Jamais l'expression "avoir la modestie chevillée au corps" n'a pris tout son sens qu'avec celui qui, avec Henri Pied, m'avait accueilli à l'heddomadaire ANTILLA dans lequel j'ai écrit pendant une quinzaine d'années à l'époque où l'Internet n'était pas encore devenu tout-puissant.
Alfred Fortuné, météorologiste de profession, en était le directeur de publication et le demeura durant des décennies, affrontant les dangers liés toute presse libre et donc les procès de toutes sortes qui lui sont liés. Il créa aussi, toujours avec Henri Pied, l'Association des Parents d'Elèves du Lamentin dans laquelle tous deux s'investirent pleinement. Deux hommes dont la photo n'apparaissait presque jamais dans leur journal !
Avec lui, c'est toute une génération de "grandes âmes" (au sens de Gandhi) qui est en train se s'en aller. Génération à laquelle a fait partie Félix-Hilaire Fortuné, lui aussi collaborateur régulier d'ANTILLA. Elle ne cherchait ni à briller sur la place publique ni à obtenir des postes prestigieux et évidemment ni à s'enrichir non plus mais bien à défendre l'idée d'une Martinique martiniquaise, cela sans haine de l'Autre.
Alfred Foruné était doté d'un flegme et d'un humour discret grâce auxquels il lui arrivait de tempérer les ardeurs parfois excessives de Guy Cabort-Masson, autre éminent collaborateur d'ANTILLA et de moi-même. Il nous ramenait dans le droit chemin de sa voix mesurée et avec son petit sourire protecteur. Les réunions du comité de rédaction du samedi matin furent le seul lieu où je le fréquentais. C'est qu'alors même que nous formions une équipe soudée, longtemps animée par Tony Delsham, nous n'avions guère le temps, pris par nos activités respectives, ne serait-ce que de boire un verre.
S'il lui arrivait de temps à autre d'écrire l'éditorial du journal, il préférait laisser cette tâche à Henri Pied qui y excelle jusqu'à aujourd'hui, presque quarante ans plus tard. C'est que cette génération avait le sens de ce que les historiens appellent "le temps long". Elle avait, en effet, été élevée avec cette expression créole aujourd'hui oubliée (à cause de l'Internet) : Two présé pa ka fè jou ouvè.
C'est grâce à lui et à Henri pied que l'histoire détaillée des principaux événements qui ont secoué la Martinique au cours du demi-siècle qui vient de s'écouler (depuis 1981, date de création d'ANTILA) se trouvent à la disposition des générations actuelles et futures : les luttes de l'ASSAUPAMAR sous la houlette de Garcin Malsa pour protéger notre petit pays de la bétonisation ; les combats syndicaux de la CGTM, CSTM et CDMT ; l'effort de valorisation de notre langue créole par le GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole) et son directeur, Jean Bernabé ; la dénonciation de l'économie de comptoir qui empêche un réel développement de notre île, développement trop souvent confondu avec la seule construction de routes, de ponts ou de marinas ; les joutes politiques entre départementalistes, autonomistes et indépendantistes ; l'intérêt pour la Caraïbe qui semble aujourd'hui aller de soi mais qui ne l'était pas à l'époque etc...etc..
S'étant passionné à sa retraite pour l'agriculture, Alfred Fortuné s'adonna avec ferveur à cette activité tout en continuant de temps à autre à participer à des événements marquants comme la marche du 22 mai entre Saint-Pierre et le Prêcheur. C'est d'ailleurs à l'une de ces occasions que j'ai pu le rencontrer pour la denière fois. C'était, me semble-t-il, il y a une douzaine d'années de cela.
HONNEUR ET RESPECT A CETTE GRANDE AME !