Le roman "Guerre" de Louis-Ferdinand Céline traduit en créole par l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant [Interview]

Intro

Après avoir traduit en créole martiniquais Camus, Le Clézio et Flaubert, entre autres, l’écrivain et créoliste Raphaël Confiant vient de relever le défi de faire de même pour le romancier Louis-Ferdinand Céline. Dans sa préface, il revient sur la genèse du créole dans l’espace caraïbe et en Guyane ainsi que sur la méthodologie particulière que requiert la traduction de classiques français dans cette langue. Le livre parait en plein "Mois Kréyol".

Texte

Auteur de livres et de plusieurs dictionnaires en créole, Raphaël Confiant était sans nul doute la personne idoine pour un défi aussi ardu que de traduire le roman Guerre de Céline. Sous le titre Ladjè-a (Caraïbéditions), l’ouvrage paraît à point nommé en ce mois de célébration de la langue créole. Dans sa préface (en français), particulièrement instructive, l’écrivain martiniquais rappelle les conditions de la formation du créole "dans une sorte de précipité historique", ainsi que l’attitude des esclaves, békés et mulâtres à son égard au fil du temps.

Il fait l’historique de l’apparition des premiers textes littéraires en créole dès le milieu du XVIIIe siècle, analyse l’occultation de cette langue par le mouvement de la négritude, porté sur l’Afrique et la "race noire". Confiant explique également "la Révolution créolisante" intervenant dans les petites Antilles dans les années soixante-dix, jusqu’à la création d’un CAPES et même d’une agrégation de créole en 2020. Mais paradoxalement, c’est à cette période que l’on assiste à un affadissement de la langue : "Un fort mouvement de décréolisation linguistique et culturelle se mit en branle suite à l’assimilation à la culture française dont l’école principalement fut le fer de lance", estime l’écrivain.

Évoquant la traduction de Céline, le romancier martiniquais parle de "véritable gageure" et en détaille les multiples raisons. Avant de conclure : "Écrire des textes littéraires en créole, enseigner le créole à l’école et à l’université, l’utiliser dans les médias, s’en servir dans la sphère politique, traduire en créole puis retraduire en créole sont les uniques voies et moyens grâce auxquels cette langue encore minorée pourra espérer un jour devenir une langue de plein exercice. Ou, comme l’écrivait joliment Jean Bernabé « accéder à la souveraineté scripturale »".

Pour comprendre les multiples enjeux (littéraires, phonétiques, linguistiques, politiques…) à l’œuvre dans cette traduction, il faut donc lire Guerre, en créole, mais aussi la remarquable préface de son traducteur.

Pourquoi traduire le controversé Louis-Ferdinand Céline ?
Raphaël Confiant : J'ai déjà traduit en créole Camus, Le Clézio, Césaire et Flaubert et personne ne m'a jamais posé la question de savoir pourquoi. Je suppose donc que derrière votre question il y a celle de la personnalité sulfureuse de Céline. En fait, c'est mon éditeur, Florent Charbonnier, patron de Caraïbéditions, chez qui j'avais publié Moun-Andéwò a, traduction de L'Étranger de Camus, qui a acquis les droits chez Gallimard et m'a proposé de traduire Guerre. J'ai d'abord hésité, connaissant la malhonnêteté intellectuelle de certains et puis, j'ai vérifié : tous les livres de Céline sont traduits en hébreu et son célèbre Voyage au bout de la nuit a même été publié par le Gallimard israélien. Donc j'attends de pied ferme, comme d'habitude, ceux qui chercheraient à me faire un mauvais procès ! Sinon, Céline est un très grand écrivain, quelqu'un qui a inventé sa propre langue à l'intérieur de la langue française et c'était un défi que de tenter de le traduire.

Et ce roman en particulier ?
Il faisait partie de ces milliers de pages de manuscrits de Céline que l'on estimait perdues depuis quarante ans. Elles ont été retrouvées récemment, cela dans des conditions plus ou moins rocambolesques, et Gallimard en a extrait un premier roman, Guerre, qui a été publié en février dernier. Ce mois-ci, Gallimard continue en publiant un autre inédit : Londres. Même si Céline n'a pas ou n'a pas pu retravailler ces différents textes, on y retrouve indéniablement sa patte, son style si caractéristique, sa manière de bousculer la syntaxe ou d'inventer des mots.

Que représente pour vous le fait de le traduire en créole ?
La plupart des langues du monde ont accédé pleinement à l'écrit par le biais de la traduction. Les langues ouest-européennes ont massivement traduit les textes en grec ancien et en latin, par exemple. C'est que la traduction oblige la langue à sortir de sa zone de confort. Ainsi le créole est habitué depuis bientôt quatre siècles à exprimer les réalités du monde antillais : travail dans la canne à sucre ou la banane, pêche, contes, chants, combats de coqs, quimbois (sorcellerie), carnaval etc... Traduire l'oblige à exprimer des réalités complètement étrangères au monde créole. Guerre se passe dans le nord de la France, en pleine guerre 1914-18, donc dans un univers que le créole doit s'efforcer de rendre au mieux. Ce n'est pas facile du tout ! Et quand on est confronté à du Céline, c'est encore plus difficile. À un moment, j'ai failli abandonner mais quand je fais face à un défi, je le relève toujours. Même s'il m'arrive de perdre ! La traduction en créole est en tout cas essentielle pour permettre à notre langue de devenir une langue de plein exercice.

Ladjè-a (traduction en créole du roman Guerre), par Louis-Ferdinand Céline (traduction et préface de Raphaël Confiant), Caraïbéditions, 240 pages, 20 euros.

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