« Beaucoup de langues, au cours de l’histoire de l’humanité, sont mortes de n’avoir jamais été aménagées » (M-C. Hazaël Massieux, 2001)
Introduction
Le 25 mai 2023, pour la première fois dans l’histoire de la Martinique, une instance politique, en l’occurrence sa collectivité dite « majeure » à savoir la CTM (Collectivité Territoriale de Martinique) a débattu de la question des langues, de la place du créole au sein de la société et a voté, à l’unanimité moins une abstention, ce qu’elle a appelé « la co-officialité du créole et du français ». Il s’agit là d’une petite révolution dans la mesure où en presque quatre siècles, aucune institution politique locale ne s’est jamais préoccupé de la situation linguistique de cette île. Ni le Conseil Privé de l’époque coloniale ni le Conseil général ni le Conseil régional ni même la CTM au cours de sa toute première mandature (2015-2021) n’avaient jugé nécessaire de se pencher sur une question qui était pourtant largement présente, de manière certes conflictuelle, dans le débat public. En effet, comme l’a souligné la Charte Culturelle Créole (1982), tout au long de l’histoire de la Martinique, dès qu’un groupe social, un ethno-groupe plus exactement, parvenait à s’extraire de sa condition et à grimper quelques barreaux de l’échelle sociale, il s’empressait de dénigrer le créole et d’en interdire la pratique à ses rejetons tout en continuant néanmoins à le pratiquer dans la vie quotidienne. Ainsi, pas moins de quatre « reniements du créole » ont été identifiés : d’abord celui des colons Blancs qui, devenus planteurs de canne à sucre à la toute fin du XVIIe siècle et désormais dénommés « Békés », dénigrèrent « le jargon des Nègres » qu’ils avaient pourtant contribué à forger entre 1625-1670/80 ; puis, au XVIIIè siècle, le groupe mulâtre, né de l’union, souvent sous la contrainte, des maîtres blancs et de leurs esclaves noires, en fit de même dans son désir forcené d’obtenir l’égalité des droits avec les Békés ; ensuite, le groupe nègre qui l’imita après l’abolition définitive de l’esclavage en 1848 parce que le seul moyen pour elle et sa descendance d’échapper à « l’Habitation »[1] était l’école laquelle n’utilisait que le français ; enfin, le groupe asiatique (Indiens, Chinois), arrivé après l’abolition pour pallier le manque de main d’œuvre sur les plantations, qui après des décennies d’ostracisme de la part des Blancs, des Mulâtres et des Noirs, parvint, à compter du milieu du XXe siècle, grâce à l’école mais aussi à des activités agricoles et commerciales et artisanales, à sortir du plus extrême dénuement. Dernier reniement auquel il faut associer celui des Syro-libanais arrivés à partir de 1880.
On mesure à quel point l’acquisition de la langue française constitua une manière de sésame pour les différents ethnogroupes composant la société martiniquaise, ce qui n’a pas changé avec l’arrivée du « Nouveau millénaire » qui voit l’installation de nouveaux immigrés caribéens anglophones et hispanophones. Que s’est-il alors passé pour que soudainement la CTM décide de « co-officialiser » le créole et le français ? A quelles nécessités cela correspond-t-il ? Comment expliciter cette mesure d’aspect « révolutionnaire » ?
CREOLE RENIE, CREOLE REVENDIQUE
Le fait qu’il n’y ait jamais eu de glottopolitique (J-B. Marcellesi, 1986) ou politique linguistique à la Martinique durant des siècles ne relève aucunement d’une anomalie. En effet, pour que des décideurs politiques en arrivent à se préoccuper de cette question encore aurait-il fallu qu’ils considèrent qu’il existât deux langues. Or, dans leur esprit comme dans celui de la société toute entière, il n’y en avait qu’une seule : le français. Quant au créole, il n’en était pas vraiment une, qualifié qu’il était de « jargon », de « patois », de « mauvais français » et au mieux de « dialecte ». L’école, principale outil de socialisation des anciens esclaves et des immigrés asiatiques, était déterminée à l’éradiquer comme l’indique ce panneau qui était affiché sur les murs intérieurs des établissements ou les salles de classe jusqu’aux années 60 du XXe siècle :
« IL EST INTERDIT DE CRACHER PAR TERRE ET DE PARLER CREOLE »
Cependant, tant dans la classe dominante (les Békés) que dans le peuple, on a toujours noté une attitude ambivalente envers le créole. La première compta en son sein le tout premier « écrivain » créolophone de la Martinique, François-Achille Marbot, qui publia en 1844 « Les Bambous. Fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur », ouvrage qui eut un vrai succès puisqu’il connut pas moins de quatre rééditions, la dernière datant de 2002. Sinon, on est en droit de considérer que ce qui avait indigné Girod de Chantrans dans son ouvrage « Voyage d’un Suisse dans différentes colonies d’Amérique » (1785) à savoir le fait que les riches Blancs créoles de Saint-Domingue, y compris leurs femmes et même filles, s’exprimaient le plus souvent en créole, était aussi valable pour leurs alter ego martiniquais. Mais cette ambivalence envers le créole se manifesté également dans la classe de couleur qui dénomme le créole « zépon natirel nou » (notre éperon naturel) avec affection et non sans une réelle fierté, image qui fait allusion aux coqs de combat à qui leurs propriétaires mettent parfois des éperons artificiels, ce qui n’est pas très bien vu.
Jusqu’aux années 70 du XXe siècle, par conséquent, les locuteurs martiniquais navigaient entre une langue française survalorisée, déifiée même chez les plus démunis, détenant le monopole de l’écrit et un rejet/revendication ou un amour-haine du créole, idiome presque totalement englué dans l’oralité[2]. Cette situation tri-séculaire changea du tout au tout avec l’apparition du nationalisme martiniquais et des revendications indépendantistes. On peut dater celui-ci à compter du mouvement de l’OJAM (Organisation de la Jeunesse Anti-colonialiste de la Martinique) en 1962 qui vit l’emprisonnement de près d’une vingtaine d’étudiants pour « atteinte à la sureté de l’état » et leur jugement au terme d’une année d’incarcération pour certains d’entre eux. Toutefois, la prise en compte du créole ne figurait pas au premier plan de leurs revendications qui étaient d’abord politiques (accession de la Martinique à l’indépendance, création du drapeau « rouge-vert-noir », rejet du système plantationnaire et de la domination békée etc.) avant d’être culturelles (valorisation du bèlè, musique des campagnes d’origine africaine, des contes créoles etc.). Il fallut attendre une quinzaine d’années, à savoir la fin des années 70, pour que la question du créole devienne un enjeu majeur, chose qui n’émana pas d’acteurs politiques mais d’un groupe d’universitaires, le GEREC (Groupe d’Etudes et de Recherches en Espace Créole), dirigé par Jean Bernabé, d’abord sur le campus de Fouillole (Guadeloupe) en 1975, puis, quelques années plus tard, sur celui de Schoelcher (Martinique). Il y eut d’abord la création d’une graphie normalisée, remaniée depuis et unanimement adoptée désormais, puis la publication de grammaires, la mise sur pied d’une Université d’été créole (Linivèsité Livènay Kréyol) l’instauration d’un diplôme d’université, le DULCC (Diplôme Universitaire de Langues et Cultures Créoles) en 1984 qui devint le DULCR (Diplôme Universitaire de Langues et Cultures Régionales) en 1992 au sein de ce qui était encore l’Université des Antilles et de la Guyane, puis d’une Licence et d’une Maîtrise de créole en 1994, enfin la publication d’un Dictionnaire créole martiniquais-français (2007). Outre ce travail universitaire, le GEREC s’employa à faire plier le Ministère de l’Education Nationale pour l’amener d’abord à créer un CAPES de créole (2000) alors que ce concours de recrutement de professeurs de l’enseignement secondaire existait depuis le milieu des années 80 pour les langues dites « régionales » telles que l’occitan, le basque, le breton et le corse, puis une Agrégation de créole (2020) dont le premier lauréat fut le Réunionnais Francky Lauret[3].
Parallèment à la créolistique universitaire, se développa à la même époque une manière de « révolution créolisante » lorsqu’un nombre significatif d’écrivains et d’écrivaines entreprit d’investir le créole, cela dans tous les genres littéraires : poésie (Monchoachi, Joby Bernabé, Jala), roman (Raphaël Confiant, Georges-Henri Léotin), nouvelle (Térez Léotin, Judes Duranty), théâtre (Georges Mauvois, José Alpha, Daniel Boukman), presse écrite (journal Grif An Tè dont le directeur de publication fut Serge Domi) ou encore textes scientifiques (Serge Restog). Jusqu’en 1981, année au cours de laquelle le gouvernement de François Mitterand libéralisa les ondes, permettant ainsi la création de radio-libres, la revendication linguistique en Martinique émana donc principalement d’universitaires d’un coté et d’écrivains, de l’autre. Revendication qui mettait l’accent sur le créole écrit et son accession à la « souveraineté scripturale » (J. Bernabé, 1979). Apparurent alors des radio-libres entièrement ou partiellement créolophones dont deux existent jusqu’à aujourd’hui, radios indépendantistes : RLDM (Radio Lévé Doubout Matinik) du MIM (Mouvement Indépendantiste Martiniquais) et Radio Apal du mouvement APAL-CNCP (Asé Pléré Annou lité-Conseil National des Comités Populaires). Dès lors, aux yeux de la majorité des Martiniquais, la revendication créolitaire apparut comme étroitement liée à la revendication indépendantiste, le GEREC, groupe de recherches pourtant universitaire stricto sensu, se retrouvant du même coup lié à celle-ci. On comprend alors les réticences d’une majorité de Martiniquais à toute forme d’officialisation du créole quand on garde à l’esprit que lors d’une consultation de janvier 2010 sur l’Article 74 lequel aurait accordé un début d’autonomie à l’île, ils votèrent « NON » à près de 80%.
AIME CESAIRE ET LE CREOLE
On ne peut comprendre la situation linguistique de la Martinique et l’absence jusqu’en 2023 de toute forme de glottopolitique sans faire référence au positionnement sur le créole du plus célèbre des Martiniquais, le poète et homme politique Aimé Césaire qui, député-maire de Fort-de-France pendant un peu plus d’un demi-siècle, fut le rapporteur de la loi qui, en 1946, transforma les « quatre vieilles colonies »[4], selon l’expression alors en usage, en « départements français d’Outre-mer ». Loi dite, de manière pour le moins ambigüe, de « Départementalisation-Assimilation ». Ambigue par ce que souhaitait le Père de la Négritude, c’était avant tout la départementalisation à savoir l’application de toutes les lois françaises (en particulier celle concernant la Sécurité Sociale) à la Martinique et non l’Assimilation à savoir la dilution de l’identité culturelle martiniquaise dans l’identité française. Pari plutôt difficile à tenir en ce milieu du XXè siècle et qui devint impossible au tournant du XXIè avec la généralisation de l’Internet[5] lequel permet à Paris de pouvoir gérer Fort-de-France à distance sans difficulté. A cela s’est ajouté la diffusion de quasiment toutes les chaînes de télévision hexagonales dans les foyers martiniquais désormais plongés dans un bain de français ininterrompu.
S’agissant du créole, Aimé Césaire a tenu des propos d’une sévérité sans pareille à son endroit dans une interview télévisée de 1962 que l’INA a archivée et qui, depuis l’arrivée des réseaux sociaux, circule en boucle, donnant une vision biaisée ou en tout cas anachronique du positionnement du père de la Négritude sur le sujet. A. Césaire déclarait notamment ceci :
« J’ai très fort le sentiment de l’infirmité de cette langue qui s’appelle le créole…qui me paraît vraiment une petite langue régionale, d’une portée extrêmement limitée. Non pas du tout que je la méprise mais enfin pour en faire un instrument valable, il aurait fallu faire sur cette langue un effort aussi prodigieux que celui que les gens de la Pléïade ou les gens du XVIe siècle ont fait sur le français et pour en faire un instrument valable et utilisable. Est-ce que vraiment en 1962, cela en vaut la peine, je n’en suis pas sûr. »
C’est que, de 1946 au milieu des années 1980, le parti d’Aimé Césaire, le PPM (Parti Progressiste Martiniquais) s’est partagé le pouvoir, en Martinique, avec les communistes d’un côté et les assimilationnistes, de l’autre. Concernant ces derniers, partisans du rattachement définitif de la Martinique à la France et d’une francisation totale de sa population, il était hors de question d’envisager la moindre mesure politique en faveur de cet idiome, le créole, qu’ils ne considéraient aucunement comme une langue mais bien comme un patois lequel entravait d’ailleurs, à leurs yeux, l’apprentissage du « bon français ». Quant aux communistes, occupés à défendre les travailleurs de la canne à sucre à une époque où elle était encore florissante à la Martinique (quoique vivant ses derniers feux) et dépités par le départ de Césaire de leurs rangs, ils n’émirent jamais le moindre avis sur la question du créole comme on peut le constater à la lecture de leur hebdomadaire, Justice, qui, désormais centenaire, est le plus ancien journal martiniquais.
Le surgissement du mouvement dit de la Créolité et la publication de son manifeste, Eloge de la Créolité, en 1989, perçu comme hostile à la négritude césairienne, renforça l’indifférence des partisans de Césaire, voire leur hostilité, envers toute valorisation du créole (à l’écrit, s’entend). Pourtant les trois auteurs de ce manifeste, à savoir Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, furent les premiers intellectuels à avoir dédouané Aimé Césaire de toute créolophobie :
« Nous voilà sommés d’affranchir Aimé Césaire de l’accusation__aux relents oedipiens__d’hostilité à la langue créole…L’Assimilation, à travers ses pompes et ses œuvres d’Europe, s’acharnait à peindre notre vêcu aux couleurs de l’Ailleurs. La Négritude s’imposait alors comme volonté têtue de résistance tout uniment appliquée à domicilier notre identité dans une culture niée, déniée et reniée. Césaire, un anti-créole ? Non point, mais un ante-créole ».
On est par conséquent en droit de se demander comment le parti de Césaire, le PPM, a pu passer de la caractérisation du créole comme idiome frappé « d’infirmité » aux dires du Césaire de 1962 à sa reconnaissance comme langue co-officielle de la Martinique à côté du français en 2023, soit trois-quarts de siècles plus tard. Il y a plusieurs explications à cela, l’ampleur du mouvement, évoqué plus haut, de revendication du créole comme langue à part entière, à compter des années 70-80 et cela sans interruption jusqu’à aujourd’hui, n’étant pas étranger à ce changement pour le moins radical de positionnement.
CREOLE PARLE/CREOLE ECRIT
Il importe d’insister sur le fait que les partis politiques martiniquais, toutes tendances confondues, n’ont jamais mené une réflexion approfondie sur la question du créole, se limitant à la vulgate populiste du « Il faut parler créole » chez les partisans de l’autonomie ou de l’indépendance. C’est-à-dire lui faire une place à l’oral dans les lieux (prestigieux) qui lui étaient interdits jusque-là : école, administration, entreprise, église etc. Ils n’ont jamais mesuré le fait jusqu’à aujourd’hui, en dépit du vote de la co-officialisation du créole et du français de 2023, qu’il ne s’agit pas tant de parler créole que de l’écrire. De la transformer en langue écrite de plein exercice. En effet, nul n’a besoin, par exemple, de l’école pour pouvoir apprendre à parler sa langue maternelle car des millions d’enfants de par le monde n’ont pas la chance d’être scolarisés, pourtant ils maîtrisent parfaitement leur langue. C’est que l’institution scolaire n’a pas pour mission première d’apprendre à parler la langue des siens mais d’en maîtriser sa forme écrite et surtout la réflexion écrite laquelle diffère de la réflexion orale.
Outre, l’absence de réel intérêt pour la situation linguistique martiniquaise chez les responsables politiques, on se rend compte que la sphère médiatique n’a pas été et n’est toujours pas en reste. Faute d’avoir compris qu’il n’était pas possible d’utiliser une langue majoritairement orale de la même manière qu’une langue écrite depuis des siècles et disposant d’un corpus de textes conséquent, les radios-libres martiniquaises utilisant le créole ont, paradoxalement, amplifié le phénomène de « décréolisation » autrement dit de destructuration de la langue au plan lexical, syntaxique et rhéorique. Une manière de charabia créolo-français s’installa à partir de la libération des ondes (1981) et est plus que jamais en usage chez la plupart de leurs journalistes et animateurs, contribuant progressivement à légitimer des formes langagières jusque-là absentes du créole. Ainsi :
. au plan lexical : dimwazel ou marisosé (libellule) se voient remplacés par libélil ou chadwon (oursin) par oursen. Pire : piébwa (arbre) devient parfois arb.
. au plan syntaxique : le « que » devient omniprésent comme dans « Minis-la kwè que sé sendika-a pé ké vini » (Le ministre pense que les syndicats ne viendront pas) et le passif agentif fait son apparition comme dans « Sé volè-a té kondané par sé jij-la » (Les voleurs ont été condamnés par le juge).
. au plan réthorique : les expressions idiomatiques disparaissent et cèdent le pas à leurs équivalents français. Ainsi « Man ké fè’y pwan lanmè sèvi savann » (Je vais le faire déguerpir) devient « Man ké fè’y dégerpi ».
Il est d’ailleurs à noter que le plan rhétorique a été largement ignoré par les défenseurs du créole et même les créolistes, focalisés qu’ils étaient sur les plan lexical et syntaxique, gages à leurs yeux d’une langue « authentique ». Or, le rhétorique est l’élément fort d’une langue, celui qui met en œuvre l’imaginaire de celle-ci ou la vision du monde qu’elle véhicule. Ainsi dans une phrase telle que « I pa sav que sé dèyè’y boug-la ka wè klè »[6], quand bien même, elle comporte 100% de lexèmes d’origine française ainsi que l’introduction du « que » français, elle demeure incompréhensible tant pour quelqu’un qui apprend la langue que pour un locuteur natif qui ne connait pas cette expression. J. Bernabé (1977) avait qualifié le lexique du créole de « lexique à trous » parce qu’il arrive assez fréquemment que des personnes de la même famille, de la même classe d’âge ou du même groupe d’amis ignorent le sens d’un mot que l’un d’entre eux en vient à prononcer. En fait, il faudrait aussi parler de « réthorique à trous » car même en connaissant le sens de tous les mots d’un énoncé, ce qui est le cas de la phrase citée plus haut, il est fréquent que des locuteurs n’en saississent pas du tout le sens. De nos jours, il est douteux qu’un Martiniquais de moins de cinquante ans sache ce que recouvre des expressions telles que :
. pwan an moun sèvi pou lapidanm : se servir de quelqu’un comme soufre-douleur.
. pwan lavi-a pou an bol toloman (croire que tout est facile dans la vie).
. bat bè : pédaler dans la choucroute.
. monté an Galilé : décéder etc…
Seule l’école et l’université peuvent désormais les réinstaller en renforçant la compétence linguistique de leurs apprenants et par conséquent ces institutions sont vouées à jouer un rôle majeur dans le processus de « recréolisation » des nouvelles générations. C’est ce qui explique l’opiniâtre et difficile combat mené par le GEREC pour permettre la création de filières « Etudes Créoles » à l’Université des Antilles[7] et de la Guyane dès les années 80, puis celle d’un CAPES et d’une Agrégation de créole.
Outre, les journalistes et animateurs de radio-libres, les élus politiques jouent également un rôle néfaste à l’endroit du créole quand ils décident, en toute bonne foi et avec le désir de le rehausser, de l’utiliser dans leurs conférences électorales. Cela découle de l’ignorance de la différence entre « oral » et « écrit oralisé » que M-C. Hazaël Massieux (1999) a bien explicité. Les premiers, semblent ignorer qu’aucun journaliste n’officie sans avoir au préalable rédigé par écrit les informations qu’il est chargé de diffuser. Autrefois, ils les lisaient sur des feuilles de papier ; de nos jours, sur des prompteurs ou des tablettes. Or, les journalistes créolophones n’en font rien. Ils évoquent tel mouvement social local sur le ton de la conversation quotidienne ou tel événement international en « traduisant » de façon spontanée les dépêches d’agences reçues de l’AFP ou de Reuter. Immanquablement, cette désinvolture à l’endroit du créole a des conséquences catastrophiques sur ce dernier qui en vient, souvent, à ressembler à du petit-nègre. Les animateurs d’émissions de variété, quant à eux, ne savent pas non plus, selon toute vraisemblance, que l’aspect spontané que perçoit l’auditeur ou le téléspectateur est faux. En effet, les premiers sont tenus de respecter un « conducteur », sorte de programme écrit qu’ils se doivent de respecter non seulement à la lettre mais aussi à la minute près, même les plaisanteries et autres traits d’humour étant programmés à l’avance. Tout cela relève donc de l’écrit oralisé et aucunement de l’oral.
S’agissant des politiques, ils agissent de manière similaire, persuadés que l’usage du créole les dispense de rédiger leurs discours avant de les délivrer. Le résultat est tout aussi affligeant que celui des journalistes et animateurs : un créole démembré, désarticulé parfois, qui prêterait à sourire s’il ne conduisait pas tout droit cette langue à sa perte. Or, il n’y a guère que les grands tribuns comme Gamal Abdel Nasser, Aimé Césaire ou Jean-Luc Mélenchon à être capables de se dispenser de l’écrit mais c’est bien parce qu’ils ont, grâce à leur génie ou leur talent, intégré des formes écrites, parfois savantes, qu’ils ressortent à l’oral. Lorsque dans une allocution face à un public populaire de Fort-de-France, Césaire dénonce « les thuriféraires stipendiés du gouvernement », c’est ce mécanisme qui est à l’œuvre.
POLITIQUE LINGUISTIQUE/PLANIFICATION LINGUISTIQUE
La décision de la Collectivité Territoriale de Martinique de « co-officialiser » le créole et le français ne s’est pas accompagnée d’un projet ou d’un programme précis de planification linguistique, corollaire de toute politique linguistique qui ne se veut pas un simple effet d’annonce ou une mesure à portée purement symbolique. Or, dans la plupart des pays du monde (hormis le contre-exemple de l’Angleterre), le premier outil de planification qui a été mis en place fut la création d’une académie. Comme le note A. Judge (1994) :
« La première institution ayant été créée pour planifier le développement du français est l’Académie française, fondée en 1635, qui marque le début de la standardisation officielle du français et du règne de Vaugelas. Le point de départ était raisonnable. Il s’agissait d’affirmer que le français était potentiellement une aussi bonne langue que le latin et de l’aider à devenir une langue aussi cohérente que possible. »
La Martinique étant possession française depuis 1635, ses élites coloniales, puis post-esclavagistes ont été formées dans le moule édcationnel, intellectuel, artistique et politique de la « Métropole ». Elles savent donc pertinemment que sans l’Académie, le français n’aurait pas connu à la fois l’expansion et le prestige qui sont les siens jusqu’à aujourd’hui. Cette institution dit, en effet, « le bon usage », notion certes critiquable et qui le fut sévèremment par la suite dans la mesure où elle disqualifiait les parlures populaires et régionales, imposant la variété de langue en usage à la Cour, puis dans la bourgeoisie après la Révolution de 1789. Sauf que la situation linguistique à la Martinique est exactement l’inverse : ce que d’aucuns caractérisent comme étant « le bon créole » n’est pas l’apanage des classes dominantes mais bien du peuple. La sociolinguistique, dans les situations de diglossie, distingue au moins trois variétés langagières que D. Bickerton (1975) a désignées comme étant l’acrolecte (en usage chez les dominants), l’interlecte (dans la classe intermédiaire) et le basilecte (dans les couches populaires). En termes simples, la première est la plus proche de la langue « haute » à savoir le français (ou l’anglais) et la troisième la plus proche de la langue « basse » à savoir le créole, la deuxième mélangeant celles-ci de manière plus ou moins informelle, voire anarchique. Il est clair qu’étant donné la proximité lexicale originelle du français et du créole, la pression séculaire du premier sur le second, le mépris dans lequel ce dernier a été tenu jusqu’à tout récemment, qu’il convient, quand on projette de le normaliser, de s’appuyer sur, non pas tant le basilecte que sur les énoncés basilectaux. C’est que le basilecte, s’il est moins labile que l’interlecte, n’est pas une variété langagière stabilisée et surtout n’est pas vraiment ou seulement l’apanage des seules classes populaires. Ces dernières ne détiennent donc pas « le bon créole » qu’il suffirait à une académie d’entériner ou lui attribuer des lettres de noblesse. Dans leur désir légitime d’ascension sociale, chose qui n’est jusqu’à présent possible que par l’acquisition du français le plus « correct » ou normé, il est fréquent de trouver chez les locuteurs des classes populaires des énoncés acrolectaux ou plus fréquemment mésolectaux. De plus, une académie est chargée de forger la langue écrite laquelle est par définition un artefact, pas de modifier ni de contrôler la langue orale puisqu’on ne peut placer un gendarme linguistique derrière chaque locuteur. Par contre, on peut le faire pour les scripteurs et d’abord les élèves dont les maîtres ont été formés par ce qu’on appelait autrefois les « Ecoles normales », le qualificatif renvoyant d’abord et avant tout à l’application et la diffusion d’une « norme langagière ».
Les universitaires créolistes, les écrivains créolophones et les militants du créole se sont employés dès la fin des années 70 à créer une norme pour le créole qu’on peut qualifier de « basilectalisante ». Elle s’est appuyée sur le concept de « déviance maximale » de Jean Bernabé, remanié plus tard en « déviance optimale », qui consiste, à l’écrit et donc par le biais de l’institution scolaire et universitaire, à privilégier les formes phonétiques, lexicales, syntaxiques et réthoriques les plus « déviantes », les plus éloignées du français. C’est que chacun avait en tête le risque d’absorption du créole par le français, l’interlecte finissant par s’imposer jusqu’à donner à terme une sorte de français insulaire. Le problème est que ce choix basilectalisant n’est légitimé par aucune instance politique à ce jour, chose que ne pourrait faire qu’une « Académie créole ». Il a d’ailleurs été vivement contesté par certains sociolinguistes (L-F. Prudent, 1981) qui se refusent à tracer une ligne de démarcation claire entre le français et le créole. Or, on sait bien à quel point il est déjà difficile d’enseigner une « grammaire polylectale » au sein d’une même langue, allez voir quand on a affaire à deux langues qui cohabitent au sein du même écosystème linguistique !
La norme écrite du créole ne saurait, d’autre part, être la simple duplication ou transcription de sa norme orale car si au plan politique, seul le français constitue « la norme », diglossie oblige, il n’en demeure pas moins, au plan linguistique, qu’une façon majoritaire de s’exprimer à l’oral est attestée à la Martinique ou en tout cas admise par la plupart des locuteurs. Il s’agit d’une sorte de « norme spontanée » qui s’applique à tous les aspects de la langue. Ainsi au plan phonétique, l’utilisation des voyelles arrondies du français (zeu au lieu de zé, chumiz au lieu de chimiz) est mal vue et qualifiée de « créole mulâtre » ; au plan lexical, des lexèmes jugés trop vié-neg (bouseux) tels que madigwàn (prostituée), blòblòtjò (froissé) ou dépotjolé (démolir) sont évités autant que possible ; au plan syntaxique, la reduplication du morphème verbal (Rivé i rivé[8] au lieu de ce calque du français qu’est Lamenm lè i rivé) est de plus en plus écartée par cette « norme » que l’on peut qualifier d’interlectale. L’adoption de cette dernière à l’écrit irait donc à l’encontre de la « déviance optimale », pronée par la majorité des universitaires et les écrivains créolophones pour lesquels il ne s’agit pas non plus de tenter de transcrire un basilecte fantasmatique, niché au cœur des campagnes ou d’un arrière-pays, que de créer un basilecte qui est la somme des énoncés basilectaux. Tâche prométhéenne s’il en est, irréaliste argueront les partisans de la « norme interlectale », mais tâche incontournable dès l’instant où l’on considère que le créole est une langue à part entière, certes apparentée au français, mais bel et bien différente de ce dernier. Tentative d’imposer un « créole-dragon »[9] s’insurgeront d’autres oubliant, comme l’explique M-C. Hazaël Massieux (2001) que « …toute forme créée ou proposée par les linguistes ne sera pas nécessairement conservée : le linguiste propose et le locuteur dispose. Bien des formes proposées par les auteurs de la Pléïade qui avaient le souci de développer le français sont tombées en désuétude. »
Force est de constater également que la question de la graphie du créole, d’une graphie officielle s’entend, n’a pas été abordée par les élus (es) de la CTM alors que même si la graphie dite « Graphie-GEREC » ou « Graphie-Bernabé » a réussi à s’imposer, y compris chez les publicitaires et sur les panneaux 4/4 qu’ils font apposer au bord des routes, elle aurait besoin d’être officialisée. Lors de la création de la CTM en 2016, le GEREC avait pris l’initiative de proposer à la majorité (principalement indépendantiste) en place de franchir ce pas. Un courrier en ce sens avait été dument transmis au président de la Collectivité et la promesse que la question de l’adoption d’une graphie normalisée figurerait à l’ordre du jour d’une séance plénière de l’assemblée avait été faite verbalement, mais il n’en fut rien[10]. Si comme le note R. Ludwig (1989), « l’écrit entraine obligatoirement un certain degré de standardisation et de normalisation », sans l’aval du pouvoir politique, cet écrit demeurera, dans le cas du créole, confiné au milieu universitaire et littéraire.
La création d’une Académie créole devrait donc être le point d’orgue d’une planification linguistique qui se veut efficace. Autrement, ce serait permettre à des initiatives individuelles, plus ou moins bien intentionnées, de voir le jour telle que cette Akadémi Kréyol Matinik jaillie de nulle part en 2021, dénuée de toute légitimité et qui tente d’en imposer à l’ensemble des acteurs du créole. Une académie ne saurait émaner que d’une autorité politique, pas du bon vouloir de quelques individus. En Guadeloupe, dans les années 50-60, avait été fondée l’ACRA (Académie Créole Antillaise) par un petit groupe de poètes, nouvellistes et érudits locaux tels que Rémy Nainsouta, Gilbert de Chambertrand, Bettino Lara ou encore Germain William. Quoiqu’elle réalisa d’interessantes collectes de proverbes et de contes, publia quelques textes non dénués d’intérêt tels que le recueil de nouvelles Dix bel conte avant cyclone (1976) de G. de Chambertrand, elle fut vite raillée et ses membres qualifiés d’« acradémiciens », l’acra étant une sorte de marinade créole. Elle fit d’ailleurs long feu et plus personne ne se souvient de son existence.
Outre l’Académie créole, la CTM se devrait de créer un « Institut de la langue créole », sur le modèle de celui de la Réunion, chargé de prendre des mesures concrètes au plan éducatif (manuels scolaires), artistique (création de prix littéraires), médiatique (soutien à la préparation d’émissions en radio et télévision, lancement de sites-web en créole) ou encore onomastique (noms de bâtiments publics, de panneaux routiers[11] etc… dans les deux langues). L’Institut de la Langue créole aurait aussi pour mission de faciliter l’usage du créole écrit au sein des administrations par le biais de stages de formation, ce qui se fait déjà mais de manière parcimonieuse et donc assez peu concluante dans la mesure où ils fonctionnent sur la base du seul volontariat des fonctionnaires[12].
Pour l’heure, en l’absence d’académie et d’institut, la CTM semble avoir laissé la main à l’éducation nationale qui, par le biais de son Conseil Académique des Langues, réunit régulièrement décideurs administratifs, syndicalistes et enseignants de créole. S’il faut saluer cette initiative, il n’en demeure pas moins qu’elle est à la merci des recteurs et rectrices qui se succèdent, tous les trois ou quatre ans, à la tête de l’Académie de la Martinique. Certains, jacobins (es) dans l’âme, ignorent le créole et ne font rien pour développer son enseignement ; d’autres, plus ouverts, le favorisent. Pareille instabilité ne peut être être résolue que par l’instauration du créole obligatoire à l’école, chose également décidée par la « co-officialisation » des deux langues prise par la CTM, mais qui ne s’accompagne d’aucune démarche concrète. Facultatif qu’il est à ce jour, l’enseignement du créole se trouve non seulement concurrencé par d’autres disciplines telles que le latin ou la musique, mais est aussi dépendant du bon vouloir des chefs d’établissement et des associations de parents d’élèves.
L’ECUEIL CONSTITUTIONNEL
La constitution française qui régit jusqu’à ce jour la République déclare dans son Article 2 :
« La langue de la République est le français. L’emblème national est le drapeau tricolore. L’hymne national est « La Marseillaise ». La devise de la République est « Liberté-Egalité-Fraternité ».
Cette élimination des autres idiomes en usage dans l’Hexagone date de la Révolution française et relève du jacobinisme, en l’occurrence linguistique dans le cas qui nous occupe. L’Abbé Grégoire fut chargé d’un Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (1794) qui permit de mettre en œuvre une politique d’imposition du français sur tout le territoire, essentiellement par le biais de l’école et de l’administration. Si elle partait d’une idée généreuse, à savoir mettre bas le régime monarchique et propager le discours des « Lumières » (en particulier la « Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen »), elle fut vécue par les locuteurs du breton, de l’occitan, du basque ou du corse comme une atteinte à leur identité, ce qui suscita et continue de susciter de vives oppositions dans les régions concernées. Du reste, cette politique éradicatrice mit du temps à obtenir les effets recherchés puisque, lors de la Première Guerre Mondiale, par exemple, nombre de soldats bretons sont morts sur le front faute de comprendre les ordres de leurs officiers français. En fait, l’Hexagone ne devint réellement francophone qu’à partir des années 30 du XXe siècle, mais sans parvenir à faire totalement disparaître les langues dites « régionales ». Des irréductibles continuaient à parler leurs langues, à les défendre et à exiger que l’Etat leur fasse une place au sein de la République, fut-elle « Une et Indivisible ». C’est pourquoi en 1951 fut prise une loi, dite « Loi Deixone », la toute première à autoriser l’enseignement des langues régionales. Il fallut attendre encore pas moins de trois décennies pour que des CAPES de breton ou d’occitan soient créés, cela dans les années 1980.
Ces progrès, limités, n’étant pas en mesure de freiner le processus d’effacement de ces langues, des élus politiques s’efforcèrent d’obtenir une modification de la constitution française afin que cette dernière en vienne à reconnaitre qu’en plus du français, d’autres langues avaient droit de cité. Cela provoqua une levée de boucliers chez les jacobins, de droite comme de gauche, il fallut attendre encore quatre décennies pour qu’une nouvelle avancée soit obtenue : la Loi du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues et à leur promotion qui fut promulguée au « Journal Officiel » le 23 mai 2021. Mais, cette loi, portée par le député breton Paul Molac fut censurée par le Conseil Constitutionnel sur deux points importants : l’enseignement immersif et l’officialisation des signes diacritiques en usage dans certaines langues régionales telles que le catalan. Surtout « les Sages » réaffirmèrent solenellement à cette occasion que « la langue de la République est le français. »
Il est à noter que les députés et sénateurs martiniquais de même que leurs collègues des autres territoires d’Outre-mer français n’ont pas jugé utile de s’associer à la Loi Molac même s’ils la votèrent, ce qui dénote leur désintérêt, surtout à la Martinique, pour la question alors même que le créole y est parlé quotidiennement par au moins 80% de la population contre 5,5% en Bretagne, 7% en Occitanie ou encore 20% au pays basque. La même indifférence des élus martiniquais se manifesta lorsqu’en 2021, l’Assemblée de Corse vota une Proposition pour un statut de co-officialité et la revitalisation de la langue corse et que le préfet de Corse en avait demandé l’annulation devant le Tribunal administratif au motif que la seule langue de la République est le français. Par un jugement en date du 23 février 2023, ce tribunal alla dans le sens de la requête préfectorale. Il y a, par conséquent, gros à parier qu’il en ira forcément de même s’agissant du vote par la Collectivité de Martinique de la co-officialisation du créole et du français. En fait, cette question ne peut être résolue que par une modification de la constitution française, chose point du tout irréaliste puisqu’Emmanuel Macron l’avait inscrite dans son programme électoral et qu’il a été réélu président de la République. Certes, la question des langues en est absente mais les mouvements régionalistes de l’Hexagone travaillent à ce qu’elle en fasse partie. Du côté des élus antillais, faute de rechercher le contact avec ces mouvements, ne se sont pas associés à cette démarche pour autant que l’on sache.
CONCLUSION
Si la décision de la CTM (Collectivité Territoriale de Martinique) peut sembler de prime abord une bonne chose pour la langue créole après les siècles de déni et de rejet subi par cette dernière, il n’en demeure pas moins qu’il ne s’agit là que d’un premier pas. En effet, selon L-J. Calvet (2021) :
« On peut définir la politique linguistique comme l’ensemble des choix conscients concernant les rapports entre langue (e) et vie sociale, et la planification linguistique comme la mise en pratique concrète d’une politique linguistique (en anglais implementation). »
Or, à ce jour, comme on l’a vu, aucune esquisse d’une quelconque planification n’a été définie et la « Délégation à la langue créole » de la CTM ne compte toujours en tout et pour tout qu’un seul personnel administratif.
BIBLIOGRAPHIE
Bernabé (Jean), Chamoiseau (Patrick), Confiant (Raphaël), 1989, Eloge de la Créolité, Gallimard.
Bernabé (Jean) et Confiant (Raphaël), 2002, Le CAPES de créole : arrière-plan historique, sociologique et politique. Stratégies et enjeux, Cairn.
Calvet (Louis-Jean), 2021, Politique linguistique, revue « Langage et Société », Hors-série 1, p. 275-280.
Charte culturelle créole : sé pwan douvan avan douvan pwan nou, Centre Universitaire Antilles-Guyane, GEREC (Groupe d’Etudes et de Recherches en Espace Créole), 1982.
Hazaël-Massieux (Marie-Christine), 1999, Les créoles : l’indispensable survie, Entente.
Judge (Anne), La planification linguistique française : tradition et impact de la Communauté Européenne, Revue Internationale d’Education de Sèvres, p. 33-46.
Ludwig (Ralph), 1989, l’oralité des langues créoles—« agrégation » et « intégration », Les créoles français entre l’oral et l’écrit, ScriptOralia, Gunter Narr Verlag Tübingen.
RESUMES
En français
La question linguistique n’a jamais constitué un sujet de préoccupation pour les élus (es) politiques de la Martinique. En effet, pendant plus de trois siècles, seul le français jouissait du statut de langue, le créole n’étant considéré que comme un patois. L’émergence d’une recherche universitaire et d’une littérature créolophone à partir des années 1970-80 n’a pas réussi à ébranler cette indifférence jusqu’à ce que la revendication nationaliste et indépendantiste de la fin du XXe siècle et l’accès au pouvoir régional d’élus (es) de cette tendance politique fasse de la promotion du créole un sujet de débat important. Cependant, cela n’alla pas au-delà de déclarations d’intention et il a fallu attendre l’année 2023 pour qu’une décision de nature glottopolitique voit le jour : le vote par l’Assemblée de Martinique de « la co-officialisation du créole et du français ». Décision qui ne s’est accompagnée d’aucun programme de planification linguistique, chose qui risque de n’en faire qu’un vœu pieux.
An kréyol
Zafè lang-lan pa janmen terbolizé lespri sé éli politik Matinik la. Pannan pasé twa siek, anni lang fwansé a ki té konsidéré kon an vré lang, kréyol-la, li-menm, té ka sibi anchay méprizasion davwè i té « an patwa ». Lè an wouchach inivèsitè fè tan paret ek nan menm balan-an, an litérati kréyolopal akonté di sé lanné 1970-la, yo pa érisi chouboulé kalté sanfouté-tala jiktan rivandikasion nasionalis ek endépandantis la fè tan paret ek mou ki té nan larel-tala rivé éli, bagay ki pèmet kèsion lang kréyol vini an keksion ki pòtalan. Men, sa ay pli douvan ki pawol-palé ek fok té atann lanné 2023 pou an désizion politik asou sitiasion langistik Matinik rivé tijé : votman Lasanblé Matinik asou « larel-kantékant kréyol ek fwansé ». Men sé an désizion i pwan san mété doubout pies pwogram planifikasion langistik, sa ki pé fè ki i pé rété an pawol-anlè.
In English
The linguistic question has never been a subject of concern for the elected representatives of Martinique. Indeed, taking more than three centuries, only French enjoyed the status of a language, Creole being considered only a patois. The emergence of academic research an Creole literature from the 1970s and 1980s failed to shake this indifference until the nationalist and independence claim of the end of the 20th century and the access in power of elected representatives of this political trend make the promotion of Creole an important subject of debate. However, this did not go beyond declarations of intent and it took until the year 2023 for a decision of glottopolitical nature to be adopted : the vote by the Assembly of Martinique of « the co-officialization of Creole and French ». Decision that was not accompanied by any langua ge planning program, something that risks making it just wishful thinking.
1 Plantation de canne à sucre.
[2] Même s’il y a eu des écrits en créole, émanant parfois du pouvoir colonial (cf. Husson), J. Bernabé et R. Confiant (2002) notent ceci : « Bien qu’écrite dès le milieu du XVIIIè siècle et cela de manière ininterrompue jusqu’à nos jours, sous la plume de Blancs créoles d’abord, puis de Mulâtres et enfin de Nègres, le créole est resté une langue majoritairement orale dans laquelle s’est développée une oraliture (contes, proverbes, devinettes, chants etc.) brillante, fruit des imaginaires amérindien, européen, africain et hindou. »
[3] Il convient de noter que les créolistes réunionnais et certains de leurs collègues martiniquais et guadeloupéens furent hostiles à la création du CAPES de créole, certains proposant 4 CAPES (un pour chaque territoire : Guadeloupe-Guyane-Martinique-Réunion), d’autres une « Mention Créole » au CAPES de Lettres Modernes. D’autres encore trouvant que la mise en place d’un CAPES pour le créole était « prématurée ».
[4] La Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion.
[5] Un seul exemple : pour obtenir un extrait de naisance, il suffit de se rendre sur le site SERVICE-PUBLIC.fr qui est situé dans l’Hexagone.
[6] « Il ne sait pas que cet homme en a après lui ».
[7] Cet établissement s’est scindé en deux en 2014 : l’Université des Antilles d’un côté, l’Université de Guyane, de l’autre.
[8] Aussitôt qu’il arriva.
[9] Expression signifiant « créole effrayant » ou « illisible » apparue dans les années 90 quand ce puissant mouvement d’écriture du créole que fut « la révolution créolisante » s’imposa sur la scène médiatique à travers, notamment le premier journal martiniquais entièrement rédigé en créole, Grif An Tè (52 numéros entre 1979 et 1982) dont le directeur de publication était le sociologue Serge Domi.
[10] A la décharge de la majorité qui avait dirigé la CTM de 2015 à 2021, il convient de préciser qu’elle avait fait voter une subvention conséquente au GEREC, chose qui permit à ce dernier de pouvoir assurer la publication d’un nombre respectable d’ouvrages, à commencer par les 12 « Guides du CAPES de créole ».
[11] Quelques communes du sud de la Martinique, notamment Rivière-Pilote et le François, ont, depuis deux décennies déjà décidé d’afficher les noms de leurs quartiers en français et en créole. Ainsi, dans la premiène nommée, le quartier Fougainville est aussi désigné par Lafoudjenvil.
[12] L’écrivain Daniel Boukman est l’un de ceux qui en assurent au sein du CNFPT (Centre National de la Fonction Publique Territoriale) depuis 2019.