RAPHAEL CONFIANT : "JE NE PARDONNERAI JAMAIS AUX BEKES DE N'AVOIR PAS ARRACHE L'INDEPENDANCE"

16/08/2022 - 11:02
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Intro

  Il y a quelque chose de malsain dans le comportement et surtout les écrits de quelques intellectuels autoproclamés dans ce petit pays de Martinique s’agissant de la caste békée. Avec une virulence frisant l’hystérie, ces personnes passent leur temps à se déchaîner contre les descendants des colons, les traitant de tous les noms, les vouant au gémonies et même, lors de la grève assimilationniste de février 2009, en appelant au lynchage des résidents de « Békéland » (Cap Est et Cap Salomon).

Texte

Or, quand on regarde bien, ces pourfendeurs n’ont jamais eu la moindre confrontation avec un quelconque Béké de toute leur vie et surtout ils n’ont jamais participé à aucune action concrète visant à jeter bas l’omnipotence de la caste

 

Attaquer les Békés…en parole

Raphaël Confiant

 

  Il y a quelque chose de malsain dans le comportement et surtout les écrits de quelques intellectuels autoproclamés dans ce petit pays de Martinique s’agissant de la caste békée. Avec une virulence frisant l’hystérie, ces personnes passent leur temps à se déchaîner contre les descendants des colons, les traitant de tous les noms, les vouant au gémonies et même, lors de la grève assimilationniste de février 2009, en appelant au lynchage des résidents de « Békéland » (Cap Est et Cap Salomon). Or, quand on regarde bien, ces pourfendeurs n’ont jamais eu la moindre confrontation avec un quelconque Béké de toute leur vie et surtout ils n’ont jamais participé à aucune action concrète visant à jeter bas l’omnipotence de la caste

J’ai milité durant 15 ans à l’ASSAUPAMAR au siècle dernier et cette association écologique a été maintes fois confrontée aux Békés. Je n’ai jamais rencontré une seule fois sur le terrain les « grandes gueules » anti-béké d’aujourd’hui. Pas une seule fois ! Tenez, ça me revient, nous avions même fait une descente musclée au Cap Salomon, à l’époque où l’endroit n’était pas encore construit. Avec une centaine de militants, nous avions investi les lieux, découvrant avec stupeur comment certains futurs propriétaires de villa avaient carrément dynamité des flancs de falaise soit pour se construire des appontements privés soit, pour l’un d’entre eux, faire l’eau de mer entrer directement dans sa…piscine !!!

   Au siècle suivant, avec Louis Boutrin, j’ai écrit un livre dénonçant l’empoisonnement des terres martiniquaises par les planteurs békés : « Chronique d’un empoisonnement annoncé » aux éditions L’Harmattan, cela en février 2007. Boutrin et moi avons même organisé une conférence de presse dans l’enceinte de l’Assemblée nationale française pour y présenter notre ouvrage et nous n’avons trouvés à nos côtés que…Corinne Lepage (droite écologiste) et Alain Lipietz (gauche écologiste). Pas un député, comment dit-on déjà, ah oui, député d’Outre-mer, n’est venu nous apporter son soutien. Et l’on sait bien que c’est notre ouvrage, paru en février 2007, qui a alerté la grande presse française et qui l’a poussé à s’intéresser au problème en septembre 2007. Ensuite Boutrin et moi avons créé l’association ANC (Association Non au Chlordécone) et, tout comme l’ASSAUPAMAR, notre association ECOLOGIE URBAINE, a porté plainte en justice contre les Békés et l’Etat français au motif d’empoisonnement. (Au fait, Boutrin est convoqué à Paris ce lundi 31 mai par le juge d’instruction en charge du dossier). Nous avons organisé à l’Atrium, le jeudi saint de l’an 2007, une grande réunion publique d’information qui avait rassemblé près de 300 personnes. Je n’y ai vu aucun des grands pourfendeurs de Békés ! Mieux, nous avons ensuite organisé une manifestation en plein Fort-de-France et marché sur la Préfecture où nous avons été bloqués par un cordon de policiers. Aucun anti-Béké ne marcha dans la rue avec nous ! Le plus lamentable dans cette affaire c’est que le PPM et la municipalité de Fort-de-France, loin de nous soutenir, se sont efforcés de nous discréditer auprès des marchandes de Fort-de-France en déclarant que nous voulions « enlever le pain de la bouche » de ces dernières. A la va-vite, avec une poignée de marchandes, le PPM a créé une association-bidon, « Machann Foyal », qui défila dans les rues de Fort-de-France pour dénoncer ceux qui…dénonçaient le chlordécone !!!

LE NEGRE ET L’AMIRAL

   A mon petit niveau personnel, j’ai été confronté par deux fois aux Békés. Lorsque mon roman, « Le Nègre et l’Amiral » est sorti en septembre 1988, j’ai reçu, par voie d’huissier, un commandement m’enjoignant d’y enlever immédiatement le nom d’un certain Béké sous peine de voir l’ouvrage mis au pilon.  J’étais accusé de « salir la mémoire » du maire de Fort-de-France nommé par l’Amiral Robert. On se souvient, en effet, que le petit cousin de Pétain avait destitué tous les maires de couleur de la Martinique pour nommer des Békés à leur place. Dans mon livre, le maire pétainiste (ou robertiste) de Fort-de-France étant un personnage historique puisque cette ville est tout de même la capitale de la Martinique, je n’allais tout de même pas lui inventer un autre nom. Ce serait comme si j’avais décidé d’appeler l’Amiral Robert, l’Amiral François ! Mon éditeur de l’époque, Grasset, le deuxième plus puissant éditeur français après Gallimard, capitula en rase campagne devant la force de frappe des Békés qui avaient pris 4 avocats et réclamaient 65.000 francs (10.000 euros) de dommages et intérêts. J’étais furieux et suis même monté sur les médias martiniquais pour dénoncer cette atteinte à la liberté d’expression. Je n’ai trouvé aucun pourfendeur de Béké pour prendre ma défense ! En passant en voiture à Volga-Plage, je vois une rue marquée « Rue Valmenière », je finis par faxer ce nom à mon éditeur qui n’avait cesse de me presser de lui trouver un autre nom que celui du Béké en question. Pour la petite histoire : trois jours après, faisant des recherches à la Bibliothèque Schoelcher, je tombe sur un document disant « la famille békée De la Valmenière… ». Je commence à avoir des sueurs froides lorsque continuant ma lecture, je tombe sur « …famille aujourd’hui éteinte ». Ouf !

LA VIERGE DU GRAND RETOUR

   Six ans plus tard, je récidive. Toujours chez Grasset. (Dans l’intervalle, Pierre Davidas et moi nous étions occupés des sionistes lesquels avaient menacé de « écrabouiller » et nous avaient d’ailleurs fait un procès retentissant). Je publie donc un roman, « La Vierge du Grand Retour » dans lequel je dénonce le rôle d’une certaine famille békée que cette fois je ne nomme pas mais à qui je donne un autre nom tellement transparent que n’importe quel Martiniquais pouvait savoir de qui il s’agissait. Chacun sait que ladite famille avait orchestré ce pèlerinage-bidon juste pour faire les poches des nègres lesquels s’étaient dépouillés de leur argent, argenterie et or pour obtenir des soi-disant grâces de Notre Dame du Grand-Retour. Une vaste arnaque sous couverture religieuse, quoi ! Rebelote : la famille békée m’attaque parce que la loi dit que lorsqu’un nom est transparent (reconnaissable) on est quand même passible de diffamation. Je l’ignorais ! Je croyais sottement qu’en remplaçant De Machin par De Chose, j’étais couvert. Cette fois Grasset a pris directement l’affaire en main avant qu’elle aille trop loin : elle a négocié avec la famille békée en question et les choses se sont arrêtées là. Je n’ai jamais su en quoi avait constitué les tractations puisqu’à dater de ce jour, Grasset m’a donné mon « billet-ce-n’est-plus-la-peine » (m’a viré, si vous préférez !). J’en avais rien à foutre puisque j’avais 11 éditeurs (Stock, Gallimard, Ramsay, Mille et Une Nuits, Ecriture, Mercure de France etc…) et qui s’il y a une seule chose dont je puisse me vanter, c’est d’être l’auteur « français » qui a le plus d’éditeurs différents. Bref, aucun pourfendeur de Béké n’est évidemment venu à ma rescousse alors que j’étais à nouveau monté sur les médias pour dénoncer cette nouvelle atteinte à la liberté d’expression. 

   Entre temps, le PPM s’était acoquiné avec les Békés et organisait avec eux des 22 mai sur la place de l’Abbé Grégoire à Terres-Sainvilles !!! Aimé Césaire allait « planter l’arbre de la réconciliation » sur l’habitation du plus riche Béké de la Martinique !!! Nos pourfendeurs anti-béké ne trouvaient rien à redire à cela. Bande de comiques, va ! Quand ils attaquent les Békés, c’est uniquement en parole.

   Post-scriptum : je n’ai rien en particulier contre les Békés. Je leur pardonne même l’esclavage. Par contre, ce que je ne leur pardonnerai jamais, c’est de n’avoir, en 3 siècles, jamais eu le courage de suivre la voie de leurs alter ego du reste des Antilles et du continent américain c’est-à-dire de n’avoir pas arraché l’indépendance à la métropole coloniale française. Car Georges Washington était un Blanc créole, Simon Bolivar était un Blanc créole, José Marti était un Blanc créole, Pedro II du Brésil était un Blanc créole etc… Cela est impardonnable ! Inadmissible même. L’ASSAUPAMAR avait une expression dans les années 80 du siècle dernier pour qualifier les Békés ; « Des Martiniquais déchus ».  J’approuve !

Commentaires

Changer de vie, changer de maîtres?

Frédéric C.

Dimanche 21 août 2022 - 12:56

Au-delà des anecdotes, importantes car dressant une toile de fond du comportement de certains militants anticolonialistes, je conçois la hargne Raphaël Confiant sur ce point précis. Mais ne va-t-il pas un peu loin? Je m'explique avant qu'il ne me foudroie de ses super-pouvoirs de viyé chaben (est-il trop tard?). Les principaux leaders indépendantistes de la zone Caraïbe-Amérique étaient des colons ou descendants de colons, sauf quelques cas que l'auteur ne cite pas: Haïti et la plupart des 1ers gouvernants de la Caraïbe anglophone. Mais admettons provisoirement l'argument pour ce qu'il est, et pas pour ce qu'on voudrait qu'il soit... Si on va au bout de la logique évoquée par l'auteur, il faudrait mettre la question nationale AU-DESSUS de toutes les questions de nos pays, et donc envisager avec enthousiasme (cf "Retour vers le futur", 4è opus, centré sur la Mque, non encore tourné car tout le monde d'en fout) une "lutte de libération nationale" dirigée par les békés, les masses nègres et autres mélanodermes servant de bélier pour ébranler le système colonial, ou en tout cas le statu quo.... La question, c'est aussi: "Le peuple doit-il se contenter de CHANGER DE MAÎTRE?". Concrètement, aux USA, dans la plupart des pays d'Amérique Amérindo-Afro-Latine, l'esclavage a persisté. Aux USA, la domination des Blancs racistes a persisté bien après la guerre de Sécession (1861-1865), pendant un siècle, et ses stigmates sont toujours là. Pour que des dirigeants amérindiens ou Noirs émergent pour diriger réellement certains pays de la zone sud-Américaine, il aura fallu attendre le 21è siècle... D'autre part, quand les békés ou leurs homologues ont pu et voulu devenir la classe dirigeante d'un pays, ils ont essayé de s'affranchir de la tutelle coloniale. Quand la Révolution française a commencé, les békés haïtiens auraient bien voulu s'ériger en classe dirigeante d'un processus : c'est l'"Assemblée de St-Domingue", qui se déclara supérieure au gouverneur général et aurait bien voulu briser le système de l'exclusif colonial et était relayée en ce sens par le club Massiac. Cette assemblée était donc vaguement autonomiste et en cas d'indépendance arrachée aurait maintenu l'esclavage colonial, quitte à le durcir plus encore... Donc rien à foutre de la France: ce qui compte, c'est préserver les intérêts d'esclavagistes... En 1794, les békés Mquais ont eu une démarche analogue. Défendant leurs intérêts de classe, et vu l'instabilité provoquée par l'onde de choc de la révolution haïtienne, ils se sont mis dans le giron de la couronne britannique, quitte à revenir dans celui de la France quand le régime bonapartiste se stabilisa. Donc leurs intérêts de classe d'abord, et rien à foutre de la France.. Près d'un siècle avant, en 1717, la révolte du Gaoulé, où un gouverneur avait été renvoyé manu militari en France par les békés est un autre exemple.... Tout çà pour dire que si les békés avaient effectivement dirigé un processus de libération national, nous aurions été aujourd'hui régis par un système, sinon esclavagiste, en tout cas aux confins de l'Apartheid, des systèmes ayant sévi entre 1851-1870 et 1940-43, et celui d'Etats su Sud des USA comme l'Alabama ou la Georgie avant 1960... Mais nous n'aurions pas en Martinique d'arrière-pays physique pour lutter contre cette barbarie intra-nationale... Cela aurait-il été un progrès?? Certainement pas pour le peuple... Ici, ne voyez pas une apologie de la départementalisation de 1946, mais quand même, faire l'apologie d'un "indépendantisme béké", n'est-ce pas comme si on faisait l'apologie du nationalisme Afrikaaner d'Afrique du Sud, qui créa le régime d'Apartheid  dès 1948, et renforçà l'apartheid à l'indépendance de l'Afrique du Sud en 1961 (qui quitta aussi le Commonwealth)? La véritable libération nationale de l'Afrique du Sud a commencé seulement quand l'apartheid a été liquidé, au prix de quels combats! Et ce n'est que le début. En Mque, sait-on si de tels combats auraient pu aboutir?     

Cet article n'aurait-il pas pu être placé dans FK?

Frédéric C.

Dimanche 21 août 2022 - 20:54

En effet, cet article touche à la politique non seulement d'antan, mais d'aujourd'hui aussi. Il n'est pas exclu que à moyen terme, la fraction "desarolliste" (industrielle) de la bourgeoisie békée veuille commercer directement avec d'autres pays de la Caraïbe et le reste de la Caraïbe? Mais le feraient-ils dans l'intérêt du peuple? J'ai des doutes.... Le contenu social d'une indépendance est important. Faut-il la revendiquer seulement pour le principe, avec seulement la satisfaction d'avoir un drapeau, une armée et un siège à l'ONU? Ce qui serait une indépendance purement formelle, comme l'illustrent tant de pays d'Afrique sub-saharienne dits "francophones". A mon sens, si l'on fait l'impasse sur le contenu social de la "décolonisation", on fausse le débat. C'est d'ailleurs ce que disait Fanon à sa manière, quand il parlait des "élites locales" ne pensant qu'à s'enrichir sur le dos du peuple. Or précisément, les békés sont la partie la plus puissante des élites économiques locales. Sous une forme particulière, certes (comme les Afrikaaners sous l'Apartheid, les gros Pieds-Noirs en Algérie...). Mais c'est la réalité.   

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