KIM DAE-JUNG : DISPARITION D’UN JUSTE

05/07/2022 - 13:21
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Intro

L’annonce de la mort de l’ancien président sud-coréen Kim Dae-Jung, le 18 août dernier, est passée inaperçue aux Antilles, préoccupées qu’elles sont, il est vrai, par la reprise de la lutte sociale et par l’arrivée de la saison cyclonique. Encore que la Corée du Sud ne soit pas un pays totalement inconnu de nous, même si nous apprécions plus que de raison leurs 4/4 bon marché. Je tiens cependant à saluer la mémoire de celui que l’on peut qualifier de « juste » et qui fut quarante ans durant un combattant politique à la fois déterminé et courageux. J’ai eu le privilège de le rencontrer lors d’un congrès organisé par la Fondation Daesan, organisme coréen chargé de promouvoir à l’étranger la culture du pays, congrès organisé donc à Séoul et intitulé « Beyond boundaries : litterature in a multicultural world » (Au-delà des frontières : la littérature dans un monde multiculturel). 15 intellectuels du monde entier avaient été invités à débattre cinq jours durant avec une centaine d’intellectuels sud-coréens.

Texte

Parmi eux, pour l’Afrique noire, Wole Soyinka, Prix Nobel de littérature, pour l’Europe occidentale, le regretté sociologue Pierre Bourdieu, pour l’Europe de l’est, le grand écrivain albanais Ismaël Kadaré etc…J’ignore jusqu’à ce jour pourquoi j’avais été choisi pour représenter la Caraïbe. Peut-être parce qu’un de mes livres venait d’être traduit en coréen. En tout cas, ce fut un séjour épuisant (les Coréens sont infatigables tant pour la discussion que pour le travail) et enrichissant tout à la fois car à mon propre niveau, cela me permit de prendre conscience de la distance mentale ou culturelle me séparant des Coréens. A la vérité, je ne comprenais strictement rien à leurs discours (chose que m’avoua aussi en souriant P. Bourdieu) bien que nous ayons été chacun doté de ravissantes et excellentes traductrices. Nous avons finalement cru comprendre qu’au-delà des débats sur le multiculturalisme, la Corée voulait que nous devenions des sortes d’ambassadeurs de leur culture une fois revenus dans nos pays respectifs. Ce grand pays (8è puissance économique mondiale) souffre, en effet, d’être peu connu à l’extérieur. Qui peut citer le nom d’un écrivain coréen ? ou d’un chanteur ou d’un sportif coréen ? Ou tout simplement le nom d’une autre ville coréenne que Séoul.

Cela nous fut confirmé à la fin de notre séjour lorsque la Fondation Daesan nous annonça que nous allions être reçus à la Maison Bleue. Autrement dit par le président de la République en personne, Kim Dae-Jung. Ce qui nous frappa d’emblée, ce fut la modestie de ce palais présidentiel couvert effectivement de magnifiques tuiles couleur indigo. Rien d’ostentatoire ou de vulgaire comme on le voit trop souvent dans les résidences des dictateurs du Tiers-monde. Une présence policière discrète, presqu’invisible en fait, puisque je n’ai pas souvenir qu’on nous ait fouillés avant de quitter notre hôtel ou de pénétrer dans le palais. Nous avons patientés dans un salon décoré en style mi-asiatique mi-Louis XVI sous le regard débonnaires de trois-quatre colosses des services de sécurité de la présidence. Nos traductrices caquetaient sans arrêt dans leurs téléphones portables dernier cri et qui nous stupéfiaient : ils étaient presque de la grosseur d’une boite d’allumette et prenaient des photos. Dix ans avant l’Occident donc ! Personne ne semblait inquiet ou sur le qui-vive et pourtant nous étions à quelques pas du bureau du président de la huitième puissance mondiale. Au bout d’un quart d’heure, on vint nous annoncer que Kim Dae-Jung aurait un petit retard et qu’il nous présentait ses excuses : le nouvel ambassadeur de l’Argentine ou du Brésil (j’ai oublié) lui présentait ses lettres de créances. On nous servit du thé, ce thé coréen si âpre qu’il fait tousser ceux qui n’y sont pas habitués.

Puis, le moment tant attendu arriva suivant un cérémonial qui nous amusa : une sorte de chambellan venait d’un pas martial jusqu’au salon où nous nous trouvions, claironnait notre nom avec un accent forcément étrange et accompagnait chacun jusqu’au bureau présidentiel. Ce dernier attendait sur le pas de la porte, souriant, presque timide, mais veillait bien à ce que le service-photo du palais présidentiel nous immortalisa chacun en train de lui serrer la main. A la fin de l’entretien, à chacun, nous serait remise une enveloppe contenant ladite photo. Je trouvai Kim Dae-Jung petit, plus petit que je ne l’imaginais, mais le visage plus débonnaire. Une table avait été dressée pour le petit déjeuner avec de la vaisselle de luxe.

Le président nous souhaita la bienvenue en anglais, puis nous invita à manger. Nous regardions les intellectuels coréens qui nous accompagnaient pour savoir comment nous comporter. Ils baissèrent tous la tête dans leur assiette et ne pipèrent mot pendant vingt bonnes minutes. Aux quatre coin de la pièce, les colosses avaient pris place, mais le bouton de leur étui à revolver n’était pas défait. Une douce musique (du classique européen !) jouait en sourdine. Puis, ce rituel achevé, Kim Dae-Jung nous parla de sa vie, de son combat, de ses attentes et là, je dois dire que je compris mieux la Corée du Sud que pendant les cinq jours que nous venions de passer à débattre avec les intellectuels coréens. Sans se poser en héros, il nous raconta comment il obtint 45% de voix contre le dictateur Park Chung-Hee, soutenu par les Etats-Unis, en 1977 et comment dès le lendemain des élections, commença pour lui une vie d’enfer : menaces de mort, emprisonnements à répétitions, enlèvements etc…Comment en 1980, un autre dictateur le fit condamner à mort, ce qui l’obligea à s’enfuir et à partir en exil aux Etats-Unis. Finalement, après quatre tentatives, il fut élu en 1997 et resta à la Maison Bleue jusqu’en 2003. Il nous rappela aussi qu’il fut le premier président sud-coréen à se rendre en Corée du Nord, en l’an 2000, et à signer avec le président nord-coréen Kim Jong-Il une déclaration visant à la réunification à terme des deux Corées. Enfin, il nous remercia d’avoir accepté de venir dans son pays pour confronter nos idées aux intellectuels sud-coréens et souhaita que nous puissions y revenir quand nous le voulions.

Kim Dae-Jung était un brin conteur, malgré son anglais un peu hésitant. Il n’était pas en train de vanter sa propre personne, mais de faire la promotion de son pays auprès de gens dont il pensait, à tort ou à raison, qu’ils étaient des caisses de résonnance chez eux. Tous, nous fûmes frappés par sa modestie. Ce qu’il oublia de nous dire c’est qu’il obtint le Prix Nobel de la Paix en 2000 ou ce qu’il voulut nous laisser découvrir par nous-mêmes, c’est qu’au cours de son règne, la Corée du Sud connut un formidable développement économique qui la fit passer du 13è rang au 8è rang des plus grandes puissances mondiales. Corée du Sud dont il faut rappeler qu’elle fut quasiment rasée au sortir de la guerre de 1959 dite « guerre de Corée » et qu’elle redémarra, en 1960, avec un revenu annuel par tête d’habitant identique à celui du Ghana de l’époque : 300 dollars. Aujourd’hui, celui-ci se monte à 2.000 dollars.

Tout ceci pour dire que si l’on admire à juste raison les dirigeants révolutionnaires tels que Fidel Castro, Houari Boumedienne ou Amilcar Cabral, il faut se garder d’oublier qu’il existe aussi des dirigeants sincères, honnêtes, certes dépourvus de charisme et peu doués pour l’éloquence, mais qui, à l’instar d’un Kim Dae-Jung, ont su construire (ou reconstruire) leur pays.

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