"Marisosé" (1987), mon quatrième roman en créole

30/05/2022 - 12:58
Intro

   Après Jik dèyè do Bondyé" en 1979, Bitako-a en 1985 et Kod Yanm en 1986, romans entièrement rédigés en langue créole et publiés à compte d'auteur, je récidivai en 1987 avec un quatrième roman : Marisosé. Nullement découragé donc pas l'absence totale d'écho des précédents tant au niveau du lectorat martiniquais que de la presse ! 

Texte

   En fait, dans ces années-là, le créole n'était enseigné ni à l'école ni à l'université et était absent des médias (sauf dans les radios-libres comme RLDM et Radio APAL). Il était certes étudié à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université des Antilles et de la Guyane, sur le campus de Schoelcher (Martinique) sous la houlette du Pr Jean Bernabé, mais son développement était bridé soit par l'indifférence des enseignants d'autres disciplines soit parfois par leur hostilité envers les "Etudes créoles". En dehors de l'Université, seuls les militants linguistiques rassemblés au sein du journal entièrement en créole Grif An Tè (1979-83) dont j'ai fait partie du comité de rédaction, tenait haut levé le flambeau de notre langue.  

   En clair, il n'y avait quasiment aucun lectorat en 1987 pour un livre, et encore moins pour un roman, rédigé en créole. Les exemplaires, payés de ma poche, de mes trois précédents romans s'accumulaient dangereusement chez moi, sur les contreforts de la montagne du Vauclin, servant de cachette aux zanndoli (lézard vert) et aux mabouya (lézard albinos). J'avais évidemment accumulé des dettes auprès de mes différents imprimeurs qui fort heureusement faisaient preuve de patience, voire même de mansuétude, à mon égard. De temps à autre, un parent ou un ami m'achetaient l'un de mes livres par charité chrétienne ou par soutien "nationaliste". A ce propos, je dois préciser que je n'ai jamais reçu la moindre aide financière de partis dits "indépendantistes" ou "nationalistes" qui aimaient pourtant brandir le créole comme étant "notre langue".

   Deux choses me reviennent à l'esprit s'agissant de la publication de Marisosé en 1987 : d'abord, le titre de l'ouvrage qui a été mal compris ou plutôt compris comme étant le prénom "Marijozé", celui probablement de la belle femme dont la photo illustrait la couverture. Que les lecteurs aient confondu "Marisosé" et "Marijozé" montre à quel point la graphie du créole, celle créée par Jean Bernabé dite "graphie-GEREC", était, en cette fin des années 80, loin d'être répandue dans le grand public, même cultivé. Sinon, je ne sais toujours pas, trente-cinq ans après, qui est cette femme. J'avais acheté cette photo des mains d'un photographe qui avait refusé de m'en dire le nom, ajoutant qu'elle ne vivait plus en Martinique depuis longtemps. Je mesure aujourd'hui l'amateurisme dont j'avais fait preuve à l'époque, amateurisme lié à l'édition à compte d'auteur, car cette personne aurait fort bien pu m'avoir poursuivi en justice pour utilisation de son image sans autorisation ; deuxième chose qui me revient : quand j'expliquais que Marisosé était l'un des noms de la libellule en créole martiniquais, le plus commun étant dimwazel, je mesurais à quel point le lexique du créole était déjà voie de décrépitude mais je voyais une lueur s'allumer dans les yeux des gens quand je décortiquais le titre du roman : "Mari ka sosé anlè dlo-a" autrement dit "Marie effleure l'eau", ce qui évoque les évolutions des libellules sur les mares et, métaphoriquement, celle du personnage principal du roman quant à la vie.   

   A noter que l'ouvrage avait été préfacé (en français) par Guy Hazaël-Massieux (Guadeloupe), hélas décédé dans la fleur de l'âge, l'un des plus éminents créolistes antillais, enseignant à l'Université d'Aix-en-Provence, qui fut mon initiateur à la linguistique créole lorsque j'étais étudiant dans cette même université.

   Si Marisosé a connu, en 1987, le même insuccès que mes précédents livres en créole, en l'an 2000, il devait connaitre par contre une fortune inespérée grâce à l'auto-traduction que j'en ai faite sous le titre de Mamzelle Libellule et ai publié chez l'éditeur français Le Serpent à Plumes (aujourd'hui disparu). En effet, cette traduction fut... traduite en italien, en anglais, en allemand etc. et est paradoxalement l'un de mes livres les plus traduits, dépassant certains de mes écrits en français.

 

EXTRAIT DU DEBUT DE MARISOSE

 

   "Man té ka palé épi piébwa-a.

     Tou lé jou, ansanm man té trapé an ti zing tan, man té ka chapé kò-mwen dèyè kay-la, man té ka kouri bò'y nan fondok jaden-an. Ma té ka tjenbé'y anlè lestonmak-mwen, man té ka kité voukoum tjè-mwen konyen zékal-li jiktan an kalté landòmi té ka anni varé mwen. Man té ka rété la délà dé zè di tan adan menm vlopaj-la, mwen épi piébwa-a, ka fè yon sel kò, yon sel lachè ek sé rélé manman-mwen ki té ka ralé mwen adan dousin-la.

     __Adliz ! A-D-L-I-Z O, vini'w, non !

     __Eti ?

     __Vini'w ba sé tjo-a manjé, mafi, nwè kay atè talè. Ou za déchanjé Jawo kon sa yé a ?

    Konfedmanti, man té ka miyonnen lapo piébwa-a abo i té ka kòché lev-mwen. Man té ka viré bo'y fò ek man té ka déviré pianpianm bò kay-la konsidiré sé laponmnad man té sòti."

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