La "mémoire éclatée" de Raphaël Confiant, entre langue, écriture et traduction

Antonio Gurrieri (French Forum—University of Pensylvania Press)

07/01/2026 - 07:47
Intro

Raphaël Confiant est l'un des représentants les plus prolifiques de la littérature francophone des Antilles. L'écrivain martiniquais est connu, entre autres, pour son ouvrage l'Éloge de la créolité écrit avec Patrick Chamoiseau et Jean Bernabé. Un texte qui pourrait être considéré comme un manifeste de la littérature créole et qui souligne l'importance de la tradition caribéenne et la valeur du métissage. Dans cet entretien accordé par l'écrivain, apparaissent des pensées, des paroles et des opinions qui font partie de la poétique de l'auteur et qui enrichissent la connaissance de son fascinant parcours artistique et littéraire, mais aussi de son activité de traducteur. C'est précisément la traduction qui prend un aspect original et inédit qui nourrit la langue créole et la langue française dans une relation certainement fructueuse. Dans son discours, Confiant s'interroge également sur la notion d'identité fixe et met en avant l'importance de la mémoire antillaise, qu'il considère comme éclatée et en perpétuelle évolution. Sa démarche littéraire, marquée par l'utilisation de la langue créole, est un acte de résistance contre l'uniformisation culturelle et une manière de valoriser la richesse et la diversité de la culture caribéenne. L'auteur parle également de l'importance d'un genre littéraire tel que le roman policier. Ce genre lui permet de se libérer des contraintes de la littérature habituelle et d'explorer une forme d'écriture plus libre.

Texte

J'étais en Martinique en avril 2023 pour un séjour de recherche à l'Université des Antilles, dans le cadre du CRILLASH.1 Raphaël Confiant devant luimême participer à l'une des réunions de ce groupe de recherche, je me suis dit que c'était l'occasion idéale pour l'interviewer, et ce, d'autant plus qu'il venait de publier deux nouveaux romans.2 J'avais déjà eu l'occasion de l'interviewer en 2012—à distance—pendant mes études doctorales (Gurrieri 133–36), et la perspective de le rencontrer en personne, après avoir étudié son travail en profondeur au fil des années, me réjouissait. Si, en raison d'un empêchement personnel, Raphaël Confiant n'a pas été en mesure de se joindre à la réunion du CRILLASH, nous avons pu nous rencontrer le tout dernier jour de mon séjour en Martinique.

Il m'a donné rendez-vous le 28 avril 2023 à L'Impératrice, le célèbre hôtel de style paquebot des années 1950 qui se trouve en face du parc La Savane à Fort-de-France. Un lieu inspirant, puisque devenu, au fil des années, un incontournable de la vie culturelle de la ville.

L'œuvre de Confiant ayant un rapport privilégié avec l'espace urbain, un sentiment de dépaysement apparaît quand on discute avec l'auteur, à tel point qu'on ne sait plus si l'on est dans un roman ou dans la réalité. Raphaël Confiant explique que Fort-de-France est une ville habitée par des personnes aux origines les plus diverses, que les patronymes permettent souvent de cerner. Il existe plusieurs noms de famille italiens: ces gens, dit Confiant, se sont mélangés à la bourgeoisie métisse martiniquaise et sont maintenant perçus comme des mulâtres martiniquais. Le rapport de l'auteur avec l'Italie et la langue italienne est sans aucun doute un rapport d'amour. Il a voyagé à Rome, à Florence, à Venise, à Naples, et a plusieurs fois été invité aux foires du Livre de Turin et Milan. [End Page 127]

Antonio Gurrieri:

La dernière fois que je vous ai interviewé, j'étais un jeune doctorant émerveillé par la richesse culturelle antillaise. Mes recherches étaient centrées sur l'un de vos romans, Case à Chine, et je vous ai posé cette question: "Quelle place donnez-vous au roman Case à Chine, par rapport à vos autres romans?" Votre réponse a été la suivante: "Il s'inscrit tout naturellement dans mon projet d'écrire une "Comédie créole" à la façon dont Balzac a écrit La Comédie humaine. J'ai déjà parlé des Noirs, des Mulâtres, des Békés et des Indiens. Il était normal que j'en arrive aux Chinois." (Gurrieri 133). Avant de vous reposer, après toutes ces années, la même question, j'aimerais que vous m'indiquiez combien de romans vous avez publiés.

Raphaël Confiant:

Je n'en ai aucune idée! Les gens me disent que c'est une cinquantaine ou une soixantaine, mais moi, je n'ai jamais compté.3 Et je vais vous dire pire, je n'ai jamais pu les relire, parce que, quand je les relis, au bout de trois pages je me dis: "Mais qu'est-ce que c'est mauvais!," donc j'arrête. Parfois, je les oublie, et donc, quand un journaliste m'interroge, je me dis: "Mais de quel personnage il parle?" Je m'appuie sur ce qu'il dit pour essayer de répondre, mais souvent, le journaliste ou l'universitaire connait mieux l'ouvrage que moi, parce que, quand vous avez publié un ouvrage il y a 40 ans et que vous ne l'avez jamais relu … Moi, je ne relis pas, parce que je n'arrive pas à relire. Heureusement, je lis les articles universitaires sur mes livres, donc ça me permet de répondre!

Il est triste de constater que nous vivons sous le fantasme de l'identité. On s'imagine qu'on est la même personne à trente ans, à soixante ans et pendant toute sa vie, mais c'est faux. Quand je lis Case à Chine, je n'ai pas l'impression que c'est moi qui l'ai écrit. Pourquoi? Parce que la personne qui a écrit Case à Chine n'existe plus. Nous vivons dans l'idée de l'identité fixe, dans l'idée qu'on naît et qu'on reste la même personne jusqu'à sa mort. La littérature permet de comprendre que ce n'est pas le cas.

AG:

Où en est votre projet d'écrire la "Comédie créole"?

RC:

J'ai écrit Rue des Syriens, qui est le surnom d'une rue de Fort-de-France où il y a beaucoup de magasins d'immigrants syro-libanais; des Italiens en avaient aussi, d'ailleurs. Les Syriens arrivent en 1890. Et il y a quelque chose d'extraordinaire, c'est que l'actuel député de Fort-de-France, qui a été élu en 2022, est un descendant de Syro-Libanais. Mais il ne parle pas arabe, c'est un Martiniquais. Les Indiens, les Chinois, les Syro-Libanais … je suis souvent [End Page 128] sollicité par des éditeurs qui me passent des commandes. Par exemple, pour le livre Grand-Z'Ongle, le maître de l'invisible, l'éditeur m'a dit: "Personne n'a écrit la vie de ce grand sorcier des années 1950–60!" Tout le monde connait ici Grand-Z'Ongle. Quand je reçois des commandes, j'essaie de les intégrer dans ma "Comédie créole" et de ne pas dévier de mon parcours, sinon, cela deviendrait autre chose.

AG:

Quelle est l'importance de Grand-Z'Ongle? Et qu'entendez-vous par ce que vous qualifiez d'"autobiographie imaginée"?

RC:

J'avais fait une autobiographie imaginée de Frantz Fanon et de la fille de Victor Hugo, Adèle Hugo.4 Pourquoi "imaginée" et pas "imaginaire"? "Imaginée," parce que j'ai un peu inventé des choses qui n'existent pas, dont je n'ai pas eu connaissance ou qui ne sont pas attestées. Quand j'ai écrit la vie de Grand-Z'Ongle et de Fanon, je m'appuyais soit sur des archives écrites, soit sur des choses qui ont été attestées. Ce n'est pas imaginaire, c'est imaginé, parce qu'on est quand même obligé d'inventer des choses: les conversations, les dialogues, les descriptions. Par exemple, quand je décris le quartier de Fort-de-France où Grand-Z'Ongle habitait, je suis obligé d'imaginer le quartier dans les années 1950, car, dans les années 1950, j'étais tout petit. Il y a une part d'imagination, mais la grosse partie du texte, c'est quand même des faits. Je me mets dans la peau du personnage. C'était assez facile pour Grand-Z'Ongle, mais c'était très audacieux pour Fanon. J'alterne des chapitres avec "je," où le personnage parle, et des chapitres avec "il," de façon à prendre de la distance. Si je disais "je" tout au long du livre, je m'identifierais complètement au personnage, ce que je ne veux pas.

AG:

Dans le roman Le bal de la rue Blomet, vous sortez du contexte caribéen pour situer l'histoire dans un contexte urbain. Est-ce une manière de raconter la vie des expatriés en terre française?

RC:

Non, pour moi, la mémoire antillaise n'est pas uniquement insulaire. La mémoire antillaise est éclatée. Des Martiniquais sont partis construire le canal de Panama. Ils continuent à parler le créole, donc la mémoire martiniquaise a aussi un peu de Panama. Beaucoup de Martiniquais sont également partis au Venezuela et en Guyane française à la fin du XIXe siècle pour chercher de l'or. Ils ont construit des quartiers, des villes. Beaucoup de Martiniquais sont partis vivre en France. Ils ont construit une vie antillaise en France, et cette [End Page 129] vie-là fait partie de notre mémoire. Très souvent, on pense que la mémoire antillaise est uniquement dans l'île. Je ne le pense pas, et Le bal de la rue Blomet démontre qu'il y a une mémoire antillaise qui se déroulait en France. Ce roman est l'exemple même de ce que j'appelle la mémoire éclatée, et non pas une mémoire fermée, interne. C'était un lieu extraordinaire, le bal Blomet, parce que toutes les classes sociales se rencontraient, tous les groupes.

AG:

La biguine est une musique, une danse très liée à l'identité antillaise. Peut-on dire que la biguine est un symbole social?

RC:

La biguine est née à Saint-Pierre avant l'éruption de la montagne Pelée, en 1902. C'est une musique qui mélange les rythmes africains et européens. Ce n'est pas une musique noire, ce n'est pas une musique blanche. C'est une musique mélangée des deux. D'ailleurs, il y a la valse créole et, pire, il y a la mazurka créole. Ils ont pris la valse viennoise et la mazurka polonaise et ils les ont créolisées. Au bal Blomet, vous aviez la biguine, bien sûr, mais vous aviez aussi la valse et la mazurka créoles. Quel est le rôle de cette musique dans le roman? Au départ, c'était de rassembler les Martiniquais et les Antillais qui vivaient en France. Très rapidement, l'intelligentsia française, des écrivains, des peintres, des journalistes, se sont intéressés au bal Blomet. Ils ont trouvé ça extraordinaire. Hemingway est venu, le prince de Galles, Picabia, Picasso, Joséphine Baker, il y a plein de gens qui sont passés là, alors que c'était un endroit si petit. Il a été réhabilité aujourd'hui, je l'ai visité la semaine dernière. C'est un endroit magnifique. Ils ont transformé l'endroit, on ne joue plus que du jazz, ils ne font plus de musique antillaise, mais l'endroit est magnifique. Comme ce n'était pas très grand, les gens étaient obligés d'être très proches les uns des autres, et vous aviez deux populations: la population des Antillais, qui était composée d'ouvriers des usines Peugeot, Renault, etc., de servantes, d'hommes qui travaillaient dans des hôtels; et des écrivains et des artistes. Deux populations totalement différentes et qui cohabitaient, à une époque où la colonisation existait encore. Nous sommes dans les années 1920, 1930. Voir noirs et blancs cohabiter au même endroit, c'est particulier, et c'est la musique qui a servi de lien.

Cet ouvrage a été très difficile à écrire. J'ai failli ne pas le terminer, parce que je suis quelqu'un qui souffre d'amusie, c'est-à-dire d'insensibilité à la musique. Je crois que Che Guevara, Nabokov et Churchill étaient comme ça: cela m'a rassuré quand je l'ai su! Ça fait bizarre pour un Antillais, mais la musique ne m'a jamais intéressé. D'abord, je me suis intéressé au Blomet comme lieu [End Page 130] social, de rencontre, et je me suis dit: "—Tu ne peux pas parler du Blomet sans parler de l'élément principal qu'est la musique—mais je ne connais rien à la musique! Comment je vais faire?" Alors, je m'y suis mis un peu et j'ai commencé à écouter, grâce à YouTube, les chansons de l'époque. Je me suis rendu compte que j'ai passé toute ma vie à côté de quelque chose d'extraordinaire. Par exemple, chez moi, à l'époque où il y avait les disques, je n'ai jamais eu de disques! Et après, je n'ai jamais eu de CD! Je n'écoutais pas de musique. Quand quelqu'un me dit: "Je vais rentrer chez moi écouter de la musique," je le respecte et je dis: "Tu fais quoi pendant ce temps?" Parce que moi, quand je fais la vaisselle, quand je fais autre chose en fait, quand je suis en voiture, j'écoute de la musique. Mais je ne vais pas m'assoir pour écouter de la musique, et ça a été un livre difficile à écrire parce qu'il m'a fallu pénétrer dans un monde que je ne connaissais pas, ce qui est très paradoxal pour un Antillais! Cela m'a réconcilié avec la musique. Non pas que j'étais fâché avec la musique, mais j'étais hors du monde musical.

AG:

Parlons à présent des volumes d'études qui vous sont consacrés, et notamment la revue Archipélies, qui, en 2021, titrait le n° 11/12 Les vies de Raphaël Confiant ou les multiples facettes de l'œuvre d'un écrivain créole, et au plus récent volume Avant et après la créolité, le recueil des actes du colloque international sur votre œuvre qui s'est tenu en Martinique du 26 au 28 octobre 2021. Il s'agit d'une reconnaissance importante en tant qu'écrivain. Y a-t-il un aspect de votre travail que les chercheurs n'ont pas encore suffisamment étudié, ou qu'ils n'ont peut-être pas compris?

RC:

C'est la partie en créole. J'ai écrit cinq livres en créole et, à part Jean Bernabé, le pape de la linguistique créole, mes livres en créole ne bénéficient pas d'une analyse universitaire. La presse en a parlé, mais pas les universitaires. L'abondance de mes livres en français a fait que ça les a un peu écartés. Et pour moi, c'est un peu triste, parce que c'est par le créole que j'ai commencé. Je n'ai jamais pu revenir au créole, parce que, quand vous écrivez dans une langue qui est très puissante comme le français, qui a douze siècles d'existence, et quand vous parlez avec le créole, qui a deux siècles d'existence et dont l'écriture n'est pas encore bien établie … Disons que quand j'écris en français, je m'amuse, je déconstruis le français. Tandis que quand j'écris en créole, je construis la langue, parce que c'est une langue orale et qu'il faut la faire passer à l'écrit. Quand une langue est déjà écrite, vous n'avez pas besoin de la construire; au contraire, il faut la déconstruire, et c'est plus amusant de [End Page 131] déconstruire que de construire. J'ai écrit mes cinq premiers livres en créole et, quand je suis passé au français, c'était très difficile. J'avais eu le malheur de dire à un journaliste du Monde que, quand on a l'habitude de rouler à bicyclette et qu'un jour, on roule en BMW, on n'a plus envie de remonter sur la bicyclette!5 Quand je suis revenu ici, on m'a critiqué. On a traduit mes livres du créole au français, mais, comme vous dites en italien, traduttore, traditore. Ça ne rend pas justice à mes textes.

AG:

1989 est une date importante, avec Éloge de la créolité. Une phrase en particulier m'a touché: "La littérature antillaise n'existe pas encore. Nous sommes encore dans un état de pré-littérature: celui d'une production écrite sans audience chez elle, méconnaissant l'interaction auteurs-lecteurs où s'élabore une littérature" (Bernabé, Chamoiseau, Confiant 14). Quel a été l'impact de cette déclaration à l'époque, et qu'en est-il aujourd'hui? Peut-on enfin dire que la littérature antillaise existe?

RC:

Quand nous avons écrit cette phrase, cela a fait scandale, parce que les gens disaient: "Mais qu'est-ce que vous racontez? Il y a Césaire, Glissant, Zobel et vous-même, il y a vos livres!" Il nous a fallu leur expliquer quelque chose. Quand nous disons que la littérature antillaise n'existe pas encore, ça veut dire que notre écrit, c'est un écrit contraint par l'histoire, la sociologie, etc. Pourquoi? Parce que techniquement, je peux écrire un roman de science-fiction ou d'amour, je peux choisir n'importe quel genre. Mais si j'écris un roman de science-fiction, mes compatriotes vont me dire: "Avec tous les problèmes qu'a la Martinique, notre passé mal assumé, etc., tu écris un livre de science-fiction !" Et c'est là où je dis que la littérature antillaise n'existe pas. Un écrivain français, italien, allemand, japonais n'est pas obligé d'écrire sur l'histoire de son pays: la littérature est libre. Il n'est pas contraint par le poids de l'Histoire. La littérature antillaise est contrainte par le poids de l'Histoire: il y a des domaines que l'on ne peut pas aborder.

Alors, tout récemment, Chamoiseau, moi et d'autres, on s'est lancés dans un genre, le roman policier, qu'on n'aurait jamais pensé imaginer. Le roman policier, c'est un moyen de sortir de la littérature contrainte et d'aborder un genre libre. Cela ne veut pas dire que, dans le roman policier, il n'y a pas d'éléments de critique sociale, d'idéologie. Mais au moins, on sort de la littérature engagée, c'est-à-dire d'une littérature au service d'une cause. Nous, nous avons été obligés d'être au service d'une cause en 1989. Et tout notre travail depuis 1989 a consisté à tenter de sortir de l'obligation d'écrire sur le même sujet. J'ai [End Page 132] même écrit un roman de science-fiction! Il est fini, mais je ne l'ai pas encore remis à un éditeur. Le jour où je vais le publier, je pourrai dire: "Je suis un écrivain libre parce que j'ai écrit un roman de science-fiction. Ça se passe en 2080. Ça ne parle pas d'esclaves. Je ne parle de rien." C'est ça, ce que nous voulions dire, mais c'était difficile à comprendre. Les gens se disaient: "Mais elle existe, notre littérature!" Oui, il y a des livres. Mais la littérature, ce n'est pas ça.

AG:

Y a-t-il une tradition du polar en Martinique?

RC:

Je pense que c'est la créolité qui a lancé ce genre. Avant la créolité, il n'y avait pas de polar. Césaire, Zobel, Glissant n'ont pas écrit de polar. L'arrivée du polar a surpris beaucoup de gens, parce que ce n'est pas un genre antillais. Mais c'est un polar critique. Il y a une critique sociale et idéologique très forte! Moi, j'utilise beaucoup l'ironie, et je me suis rendu compte que ça a eu plus de succès que les autres romans auprès d'un certain public, qui, d'habitude, ne lit pas beaucoup. Ils me disent: "Je ne lis pas trop tes livres, mais alors là, le polar, je trouve ça bien." Et je suis content, parce que même s'ils ne lisent pas Eau de café, Le Nègre et l'Amiral, ce n'est pas grave. S'ils lisent mes polars—j'en ai déjà écrit quatre ou cinq –, je suis content, parce que je veux toucher tout le lectorat, pas seulement le lectorat intellectuel.

AG:

J'aimerais évoquer la littérature antillaise définie comme "doudouiste." Même dans Lettres créoles, il y a une section dédiée à cet aspect: "Doudous mulâtres et poètes fignoleurs" (Chamoiseau, Confiant 118–122). Pensez-vous qu'il faille réévaluer certaines des œuvres reléguées par le mouvement de la créolité?

RC:

C'est la Négritude qui les a maltraitées. Rappelez-vous qu'Aimé Césaire disait: "Je vais déchirer cette littérature de carte postale." Ce n'est pas nous qui avons dit ça. C'est bien avant nous. La Négritude a dit que la littérature doudouiste est une littérature de carte postale, c'est-à-dire exotique. Nous, nous avons dit que cette littérature présente des éléments d'auto-exotisme, parce que nous ne condamnons pas l'exotisme au sens vrai du terme, par exemple Segalen. L'exotisme, c'est quoi? C'est s'émerveiller de quelque chose que l'on ne connait pas, qui est étranger. Cela n'a rien de condamnable. La Sibérie est par exemple exotique pour moi. Ce qui est condamnable, c'est l'auto-exotisme, c'est-à-dire se voir avec les yeux de l'autre. Par exemple, quand un poète comme Daniel Thaly6 écrit que "les flamboyants pleurent en flocon de sang" [End Page 133] (Confiant 2013), c'est joli parce qu'effectivement, à une période de l'année, les fleurs de flamboyant tombent. Mais quand il dit flocons, il fait référence à un imaginaire de pays où il y a la neige. Or, il n'y a pas de neige ici! Le mot flocon, c'est une forme d'aliénation. Ensuite, décrire la Martinique comme si c'était la première fois que l'on voyait le paysage: "Ah, les flamboyants, les cocotiers, etc." Mais on les voit tous les jours! Si un Européen s'extasie devant ça, c'est normal, c'est de l'exotisme. Mais si c'est nous, c'est de l'auto-exotisme. Par rapport à la Négritude, qui a démoli cette littérature de carte postale, nous, on est venu et on a modulé un peu les choses. Il faut quand même ne pas tout jeter.

Dans le texte d'André Thomarel,7 Les mille et un contes antillais (1951), il y a certainement des éléments critiquables d'auto-exotisme, mais ce n'est pas parce qu'il y a de l'auto-exotisme que je le rejette. De même, on a dit que nous rejetons la Négritude. Ce n'est pas vrai. Nous avons simplement dit que le temps de la Négritude était dépassé. Il fallait, à un moment, que quelqu'un vienne comme Césaire. Mais après, il a fallu passer à autre chose. Glissant a dit: "On est dans les Antilles, il faut voir l'archipel des Antilles, l'Antillanité." On le sait bien, sauf qu'il a dit ça à une époque où la mondialisation n'existait pas.

Moi, je suis né dans les années 1950 au fin fond d'une campagne de la Martinique. J'entendais le créole, le français, mais aussi le tamoul, parce que mon grand-père avait une petite distillerie et qu'il employait des ouvriers indiens. J'entendais l'arabe, parce qu'il y avait des commerçants syriens qui passaient vendre. Et j'entendais parfois l'anglais, parce qu'il y avait des gens des îles à côté qui parlaient anglais. Donc, j'entendais cinq langues différentes sur un territoire minuscule. Je voyais l'hindouisme, j'allais à la messe et il y avait la sorcellerie nègre, le quimbois. Et on s'est dit: "Nous, on a été, bien avant la mondialisation, le lieu où tous les peuples du monde se sont rencontrés. Comment appeler ça?" On a appelé ça la créolité. Alors, beaucoup de jeunes écrivains disent: "Oui, mais vous êtes là depuis trente ans!" Et on leur répond: "Nous ne sommes pas éternels." Césaire n'était pas éternel. Glissant n'était pas éternel. Un jour, c'est à vous d'inventer une nouvelle vision. Ce n'est pas à nous. Nous, on continue à écrire, mais il y a un problème, quand même, qui est lié à la centralité parisienne au niveau du livre. La France est le seul pays ex-colonial qui continue à dominer culturellement. Par exemple, un écrivain américain, il s'en fout de l'Angleterre. Un écrivain colombien, un écrivain brésilien, il s'en fout du Portugal. Mais, un écrivain francophone ne peut pas. Vous êtes africain, maghrébin, antillais, ce que vous voulez, c'est Paris, le Quartier latin, le prix Goncourt, qui dit ce qui est bon et ce qui n'est pas bon. Nos nouveaux écrivains, ils ne bénéficient pas de l'intérêt que nous [End Page 134] avons eu. Avant, la presse se montrait très intéressée: nous avons reçu des prix littéraires et avons été traduits. Mais pas la nouvelle génération: les gens qui ont quarante ou quarante-cinq ans sont frustrés. Par exemple, il y a un auteur qui s'appelle Alfred Alexandre,8 qui a écrit Bord de canal (2004). Il a énormément de talent, mais il n'a jamais eu d'articles dans la presse en France. Comment expliquer cela? Parce qu'il y a des modes littéraires. Au moment où nous sommes arrivés, c'était la mode des Antilles.

AG:

Y a-t-il des changements dans la manière d'écrire la langue créole, surtout après que le GEREC9 a élaboré la "graphie-Bernabé" ou "graphie-GEREC"?

RC:

Nous avons fait d'énormes progrès. Quand j'écrivais mes livres en créole, entre 1979 et 1987, si on m'avait dit qu'un jour, à l'université, il y aurait des licences, un master et un doctorat de créole, j'aurais éclaté de rire. Aujourd'hui, il y a tout cela, et dans les affiches publicitaires, on voit souvent des choses écrites en créole. Ça n'existait pas il y a vingt ans. On voit la communication du Conseil régional, du Conseil territorial, des collectivités publiques qui utilisent le créole à l'écrit, c'est ça qui est important, pas à l'oral, parce que notre combat est l'écriture de la langue, et la graphie de la langue.

La chose la plus extraordinaire pour moi, ce sont les réseaux sociaux. Les intellectuels de gauche du monde occidental détestent les réseaux sociaux, mais pour les langues dominées, c'est une chance extraordinaire. Pourquoi? Sur Facebook, Snapchat, Twitter, Tiktok, etc., de plus en plus d'Antillais écrivent en créole. C'est le cas aussi pour le breton, le basque, et n'importe quelle langue dominée. Sinon, où est-ce qu'un Antillais a l'occasion d'écrire en créole? Nulle part! S'il n'y avait pas les réseaux sociaux, par exemple, la dame qui nous a servis, où est-ce qu'elle écrirait en créole? Ce ne sont pas des textes très longs, mais ça commence!

Je suis très attentif à cela et je suis en contact avec des défenseurs des langues dites "régionales" en France: les Basques, les Bretons, etc. Ils ont la même conclusion: ils me disent que les intellectuels "de grandes langues" détestent les réseaux sociaux, mais pour nous, heureusement qu'il y a les réseaux sociaux, parce que ça pousse les gens à écrire dans notre langue. Sur Facebook, tous les jours, je vois que la graphie que nous avons créée est de plus en plus respectée. Les gens savent qu'il y a une graphie en créole! Et, même s'ils font quelques fautes, ils savent qu'il y a une norme et ils essaient de la respecter, même quand ils sont sur les réseaux sociaux. Souvent, les publicitaires nous appellent à l'université, au centre de recherche, pour savoir comment écrire tel [End Page 135] ou tel mot. Ils m'envoient le texte, je le corrige et je suis content, parce qu'après, je vois les grands panneaux.

Le problème, c'est que notre combat est venu trop tard! C'est au niveau de la génération de mes parents qu'on aurait dû commencer. La progression du français est terrible. Quand j'étais enfant, il y avait des gens qui ne savaient pas parler français. Aujourd'hui, plus aucun Martiniquais ne sait pas parler français. Il y a des tas de chaînes de télé, et elles sont toutes en français. Et c'est facile d'aller en France. Certes, avec la guerre en Ukraine, c'est devenu cher, mais pendant très longtemps, ce n'était pas trop cher. Ensuite, il y a beaucoup de Français qui vivent en Martinique. Donc la langue française se répand à l'oral, alors qu'elle n'était pas très orale il y a trente ou quarante ans. Et ça, c'est un gros danger, parce que le créole n'est pas obligatoire à l'école. On a réussi à le faire entrer à l'école, mais comme matière optionnelle. Donc je ne sais pas ce que ça va donner, si tout le combat qu'on a mené aura un résultat. Moi, avec mon fils, ma fille, je ne parle jamais le créole. C'est naturel pour nous de parler français. Alors, des fois, je me dis: "Mais c'est pas possible! Je suis défenseur du créole, et avec mes enfants je ne parle pas créole!" J'appartiens à la petite bourgeoisie, mes parents étaient enseignants, donc on a toujours parlé français; c'est le peuple qui parle le créole, et mes parents se sont toujours étonnés de me voir défendre le créole. Ma mère m'a dit: "Où est-ce que tu as appris le créole? Parce que nous, on ne parle pas créole!"

À chaque fois que je publiais un livre en créole, j'en donnais à ma mère un exemplaire dédicacé. Elle me remerciait très poliment. Le jour où je lui ai donné mon premier livre en français, Le Nègre et l'Amiral, elle a pris le livre, l'a regardé et m'a dit: "Enfin, tu es un écrivain!" Elle pensait me faire un compliment, mais c'était un coup de poignard, parce que j'avais réalisé que, dans sa tête, les cinq livres en créole que je lui avais offerts n'avaient pas d'importance. Ce n'était pas méchant, ça venait du fond du cœur! Et c'est précisément parce que ce n'était pas méchant que ça m'a fait le plus mal. Si elle avait voulu ironiser, cela ne m'aurait pas atteint. Mais elle était sincère. Bien sûr, elle était d'une vieille génération, pour qui le créole, ce n'était pas une langue. Mais quand même, je me demande si notre combat, avec Jean Bernabé et tous ces gens du GEREC, n'est pas dépassé. Toutefois, si je prends mes amis corses, ils me disent qu'à peine 40% des Corses parlent corse. Et à peine 2% des Bretons parlent breton. Au moins, en Martinique, 90% des gens comprennent le créole, 70% le parlent … Alors, je me dis qu'il y a des situations un peu plus catastrophiques!

AG:

Qu'en est-il de la créolité aujourd'hui? Comment peut-on relier le concept de "créolisation" d'Édouard Glissant avec celui de "créolité"? [End Page 136]

RC:

J'ai toujours dit à Glissant, et Jean Bernabé était d'accord avec moi, qu'il n'y a pas de contradiction entre créolisation et créolité. La créolisation, c'est un processus. Le suffixe –ion l'indique. Créolité, c'est un état, une tranche dans le processus. Il y a la créolité du XVIIIe de Saint-Pierre avant la montagne Pelée, de l'époque des années 1980. Il n'y a pas de contradiction entre un processus et des mouvements que l'on découpe sur le processus, mais Glissant ne voulait rien entendre. Il faut dire qu'il y avait un peu de jalousie, le succès de la créolité était fort à un moment. Jean Bernabé avait une phrase géniale, il disait: "Il faut comparer créolisation et créolité à hominisation et humanité." Le processus d'hominisation, c'est quoi? C'est quand on part du singe, homo habilis, homo faber, et qu'on arrive à nous. Et quand on arrive à nous, c'est l'humanité. Le processus de créolisation parle de l'esclave, du bateau négrier où on n'est pas un être humain, où l'esclave est vendu. Et progressivement, il construit une nouvelle culture, il y a l'abolition de l'esclavage, il progresse, etc. Et la fin du processus de créolisation, c'est la créolité. Il n'y a pas de contradiction. Glissant l'admettait, mais il ne l'a jamais écrit.

Puis, Glissant a un peu laissé la créolisation et il est passé au Tout-monde, et Chamoiseau s'est embarqué avec lui. Moi, je demeure fermement attaché à l'idée de créolité, mais pour ma génération. Je ne défends pas l'idée que la créolité est quelque chose d'éternel. Les mouvements littéraires se succèdent et, forcément, il y a beaucoup de jeunes écrivains qui sont ouverts sur l'intelligence artificielle ou sur de nouveaux genres que je n'aurais jamais imaginé aborder. Je trouve que c'est plus une querelle de personnes liées à Glissant qu'un vrai débat intellectuel ou idéologique.

AG:

Vous êtes également traducteur. Quelle est la définition de la traduction, selon vous?

RC:

J'ai enseigné dans un Master de traductologie, j'ai beaucoup étudié la traductologie du point de vue théorique, et je me suis rendu compte d'une chose: les théories sont très belles, mais quand on arrive devant le texte, on se rend compte de la difficulté! Pour moi, c'est avant tout un élément qui permet à une langue d'accéder à un niveau supérieur. Par exemple, l'allemand est devenu une vraie langue parce que Luther a traduit la Bible. Avec le protestantisme, Luther invente une nouvelle branche de la chrétienté. C'est extraordinaire! Il y a des tas de langues dans le monde qui sont devenues de vraies langues par le biais de la traduction. En Europe aussi, ils ont massivement traduit le grec et le latin. Pour moi, la traduction permet à une langue dominée de faire des progrès, parce que, quand vous écrivez un roman dans votre [End Page 137] langue, vous ne sortez pas de votre zone de confort. Quand je dois traduire Céline en créole, c'est-à-dire décrire des réalités qui n'ont rien de martiniquais, j'oblige la langue à se dépasser, à sortir de sa zone de confort, et donc à progresser. C'est pour ça que j'ai traduit L'Étranger de Camus. J'ai traduit Guerre de Louis-Ferdinand Céline et je publie en octobre prochain un livre de Flaubert. Pour moi, l'avantage premier de la traduction, même pour les langues déjà établies, c'est d'élargir leur appréhension du monde. Parce qu'il n'y a pas de traduction facile!

AG:

Vous avez traduit certains de vos romans du créole au français. Quel type d'attitude traductive avez-vous adopté? Et, s'agissant de vos propres romans, avez-vous été tenté de recourir à une forme de réécriture?

RC:

Du créole au français, j'ai hésité entre écrire dans le style de la créolité ou écrire en français classique. À un moment, je me suis dit: "Non, c'est une traduction, il faut que je traduise en français classique." Mais j'ai un peu hésité entre les deux, et ça se voit dans le texte. Pour moi, ce qui est important, ce n'est pas la traduction du créole vers le français, c'est la traduction en créole de toutes sortes de langues, parce que le créole est enfermé dans le monde créole. Il n'a pas l'habitude de parler d'autre chose. Mais il faut que la langue arrive à parler d'autre chose. Et comment le peut-elle, si ce n'est par le biais de la traduction? Il n'y a aucun autre moyen!

AG:

Vous pratiquez aussi l'écriture traductive …

RC:

Oui, quand j'écris en français, il s'agit souvent de traductions d'expressions créoles, de retraductions, de transformations. Ce ne sont pas des traductions strictes. Je récupère l'imaginaire créole à travers les métaphores, les images, et je les transforme. Donc l'écriture en français, pour les Antillais de la créolité, mais aussi Zobel et tous les autres, c'est une forme d'écriture traductive.

Antonio Gurrieri

Università degli Studi «G. d'Annunzio» di Chieti-Pescara

Notes

1. Le CRILLASH est le Centre de recherche interdisciplinaire en lettres, langues, arts et sciences humaines. Il est rattaché à l'Université des Antilles à Fort-de-France.

2. Le bal de la rue Blomet et Grand-Z'Ongle, le maître de l'invisible.

3. Raphaël Confiant a publié cinq romans en créole et une soixantaine de romans en français. Des informations plus précises sont disponibles sur son site officiel: https://raphaelconfiant.com.

4. L'auteur se réfère aux romans L'insurrection de l'âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex (2017) et Adèle et la pacotilleuse (2005).

5. Le titre de l'article est La bicyclette créole ou la voiture française." Le Monde, 6.11.1992.

6. Daniel Thaly (1879–1950), poète martiniquais qui fait partie du mouvement littéraire régionaliste.

7. André Thomarel (1893–1973) est un écrivain guadeloupéen du mouvement littéraire régionaliste.

8. Alfred Alexandre naît en 1970 à Fort-de-France et Bord de canal est son premier roman. Il écrit aussi des pièces de théâtre.

9. Le GEREC est un groupe de recherche qui travaille sur la langue et la culture créoles.

Ouvrages cites

Alexandre, Alfred. Bord de Canal. Éditions Dapper, 2004.

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———. L'insurrection de l'âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex. Le Lamentin: Caraïbéditions, 2017.

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Thomarel, André. Les mille et un contes antillais. Impr. Cigefram, 1951.

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