Le 26 juin 1913 naissait Aimé Césaire sur l'Habitation Eyma à Basse-Pointe (Martinique)

25/06/2022 - 15:51
Rubrique
Intro

      En 1993, j'avais commis aux yeux des Martiniquais, surtout ceux qui vénéraient "Papa Césaire" et étaient membres du parti qu'il avait créé en 1958 à savoir le PPM (Parti Progressiste Martiniquais), le crime suprême : j'avais osé publier un livre qui jetait un regard critique à la fois sur sa carrière politique et sa trajectoire littéraire. Publié aux éditions Stock, à Paris, l'ouvrage connut, par contre, un retentissement moyen dans l'Hexagone et ne fut chroniqué que par trois journaux quotidiens et un magazine littéraire mensuel. C'était peu, très peu, par rapport à la réception de mes précédents ouvrages.

Texte

 

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    Mes détracteurs martiniquais virent dans cet ouvrage une manière d'insupportable arrogance de petit jeune grisé par le succès du mouvement dit de la Créolité, ayant, en effet, été finaliste du Prix Goncourt en 1991 avec Eau de Café et Patrick Chamoiseau l'ayant obtenu l'année d'après avec Texaco. Puisqu'aussi mon roman avait obtenu le Prix Novembre, surnommé par la presse parisienne "l'anti-Goncourt" car décerné "à un auteur qui aurait dû avoir reçu le Goncourt". Pour les défenseurs de la Négritude, notre mouvement, la Créolité, constituait une attaque frontale contre l'Afrique, le "monde noir" ou les "valeurs nègres". Frontale parce que la toute première phrase de notre Eloge de la Créolité (Gallimard, 1989) leur paraissait tout ce qu'il y a de plus choquant :  

   "Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles".

 

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   Pourtant, l'Eloge était dédié à trois grands écrivains antillais : Aimé Césaire (sur proposition de Jean Bernabé, notre coauteur), Edouard Glissant (sur proposition de Patrick Chamoiseau) et Frankétyèn, le premier Haïtien à avoir écrit un roman en langue créole (sur ma proposition). Il ne s'agissait pas d'une précaution oratoire ou plus exactement scripturale : Jean Bernabé, natif tout comme moi du Lorrain, était un césairiste dans l'âme, cela non pas au plan politique mais au plan littéraire. Souvent, au GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créole) créé par lui à l'Université des Antilles et de la Guyane dont je faisais partie, il nous lançait avec une joie sourde dans la voix : "J'ai rendez-vous ce matin avec Aimé Césaire". Cela dans le bureau de maire de ce dernier, devenu mythique, dans le beau bâtiment de l'ancienne mairie, surplombée désormais par la nouvelle qui est, soit dit en passant, une vraie catastrophe esthétique. Bernabé me jetait alors un regard mi-ironique mi-amusé car il n'ignorait pas que ma maison familiale est située à moins d'un kilomètre de celle d'Aimé Césaire au quartier Redoute, à Fort-de-France. Je lui avais raconté que chaque matin, pendant des années, quand j'attendais l'autobus pour me rendre au lycée Schoelcher, je voyais Césaire passer dans sa DS 19 noire conduite par un chauffeur, lui, Césaire, arborant de grosses lunettes à monture d'écailles, assis à l'arrière en costume-cravate. Chose qui, comme je l'avais aussi appris à Jean Bernabé, mettait en colère ma très gaulliste (et chrétienne) famille pour laquelle il se comportait "en roi africain". L'un de mes oncles l'avait même surnommé "le roi Makoko" ! Les miens étaient à l'époque, dans les années 60 donc, persuadés que derrière le mot d'ordre d'autonomie, Césaire voulait en réalité l'indépendance de la Martinique. 

 

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   Si l'on m'avait dit que trente et quelques années plus tard, je publierais un livre à son sujet qui ferait scandale, Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle, j'aurais éclaté de rire. Le lycéen que j'étais voyait dans l'homme mystérieux qui passait près de chez moi dans sa DS19 noire (comme celle du général De Gaulle ! pestaient les miens), un très bel homme. Un homme au très beau visage en tout cas et dont je ne soupçonnais pas qu'il fût d'assez petite taille. C'est que si j'aimais lire, je n'avais jamais rêvé d'une carrière littéraire. Je me voyais consul, voire ambassadeur, et mon bac en poche, en 1969, je partis faire mes études à l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence où je m'inscris en section "Droit international". Donc l'idée d'écrire des livres et surtout un livre critique à l'endroit d'Aimé Césaire ne m'avait, ne m'aurait plutôt, jamais traversé l'esprit. Mystère de l'existence !  

 

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   En fait, l'idée de ce livre relève d'un pur hasard. Un jeune éditeur martiniquais, travaillant aux éditions Stock, fils de l'émigration antillaise et donc né en France, Christian Séranot, était de passage à la Martinique à la recherche de manuscrits et m'avait convié à prendre un verre dans un café de Fort-de-France. Je l'informai que j'avais bien un texte en cours mais que j'étais lié par contrat aux éditions Grasset et à son redoutable directeur littéraire, Yves Berger, celui qui m'avait "découvert" en publiant mon tout premier roman en français, le Nègre et l'Amiral (1988). Au fil de notre conversation, mes yeux tombèrent sur une grande affiche du Festival Culturel de Fort-de-France qui comportait une photo de Césaire. Je ne sais alors pas ce qui m'a traversé l'esprit en lançant à Christian Séranot : "Et si j'écrivais un livre sur Aimé Césaire ?". Et lui de me répondre du tac-au-tac : "Parfait ! Je suis preneur". Nouveau mystère de l'existence car si l'affiche du Festival culturel ne s'était pas trouvée en face du café, Séranot et moi, nous nous serions tranquillement séparés. 

 

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   Mon livre publié, une avalanche de critiques rageuses faillit m'ensevelir : "Ce petit couillon de Confiant cherche à tuer le père !", "Il n'a pas lu Césaire et s'il l'a lu, il n'y a rien compris !", "C'est un indépendantiste enragé qui est d'ailleurs membre du parti de Garcin Malsa, le MODEMAS (Mouvement des Démocrates et Ecologistes Martiniquais pour la Souveraineté), "Ses petits romans n'arrivent pas à la cheville de l'oeuvre de Césaire", "C'est un promoteur du mulâtrisme qui déteste la Négritude" etc...etc... Les joutes politiques étant violentes à l'époque (au cours d'un meeting d'un candidat de droite, Michel Renard, place de La Savane, à Fort-de-France, des "dogs" (nervis) du PPM l'avaient interrompu par la force et un homme avait été tué), je décidai d'éviter le centre-ville de Fort-de-France pendant quatre mois. Puis, les choses s'étant tassées, je décidai de sortir de ma tanière, la peur au ventre tout de même, mais provocateur dans l'âme, je décidai de m'attabler dans le café le plus en vue à l'époque, L'Impératrice, situé en face de la place de La Savane et commandai un café. A un moment, un coup de klaxon me fit sursauter. Un ami passait en voiture dans la rue qui borde ce café et s'arrêta quelques instants, indifférent au fait qu'il était en train de provoquer un embouteillage au beau mitan de ce Fort-de-France déjà saturé : "Je ne t'ai pas vu depuis longtemps. Ça va, compère ?". Je me levai et allai lui parler quelques minutes. Quand je revins à ma place, ma tasse de café n'était plus là ! Et la serveuse de me lancer un regard à la fois outré et effrayé : "C'est pas vous qui avez écrit un livre contre Césaire, hein ?". Piteusement, j'acquiesçai d'un signe de tête. Et elle : "Mais vous êtes complètement fou ou quoi ? Vous avez laissé votre café tout seul !".  Pendant que je cherchais à comprendre où elle voulait en venir, la serveuse s'empressa de me refaire un autre café, le déposa sur ma table et me tournant le dos, me fit, sur le ton d'une mère morigénant son fils : "C'est pas la peine de payer deux cafés !". Quand, plus tard, je fis part de cette anecdote aux miens, je compris où elle voulait en venir : j'avais laissé mon café "tout seul" et n'importe qui aurait pu y glisser quelques gouttes de poison !!! A l'époque, en effet, certaines personnes continuaient à en fabriquer avec de la racine de manioc ou celle de la barbadine, ce légume devenu rarissime qui ressemble à un potiron. Du coup, je me reconfinai, comme on dit de nos jours, pendant encore quelques mois. J'évitai à nouveau de passer au centre-ville, me disant que si une serveuse qui ne lisait sans doute pas de livres savait que je courais un danger, je devrais absolument éviter de croiser tous ceux que la publication de mon sulfureux texte avait mis hors d'eux ! 

 

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   Or, non seulement, l'Eloge de la Créolité était dédié à Césaire, avant Glissant et Frankétyèn, mais j'avais aussi pris mes précautions en faisant lire mon manuscrit par Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau. En outre, j'avais demandé à Bernabé, le césairiste, d'en écrire la postface. Postface dans laquelle il jetait un regard critique sur mon texte et point du tout laudateur ni complaisant. C'est qu'en "mové Chaben", si j'avais accepté, après moult discussions, que nous trois ayons écrit dans l'Eloge que Césaire n'était pas "anti-créole" mais "anté-créole", expression inventée par Bernabé pour exprimer le fait qu'au moment où apparut la Négritude (Cahier d'un retour au pays natal fut publié en 1939), la problématique du créole n'était pas encore à l'ordre du jour, l'important étant de revaloriser la "race nègre" et l'Afrique aux yeux des Martiniquais et du reste du monde, je n'en décolérais pas pour autant. Quand on écrit un livre à quatre mains, on est contraint de faire des concessions, allez voir à six mains comme ce fut le cas de l'Eloge !

 

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   Je ne décolérais pas parce que l'année même où j'avais publié mon tout premier livre, Jik dèyè do Bondyé, en 1978, Césaire dans une interview-préface à la réédition de sa revue Tropiques, publié à Paris, chez J-M. Place, avait déclaré ceci :  

   "J'ai parlé du retard culturel martiniquais. Précisément un aspect de ce retard culturel, c'est le niveau de la langue, de la créolité, si vous voulez, qui est extrêmement bas, qui est resté au niveau de l'immédiateté, incapable de s'élever, d'exprimer des idées abstraites."

  En 1978 donc, Aimé Césaire utilisait le terme de "créolité", soit 11 ans avant l'Eloge de la Créolité (1989) ! Et cela pour le démolir. Au moment même où en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, de jeunes auteurs se lançaient dans la littérature en langue créole : Sony Rupaire et Hector Poullet en Guadeloupe, Monchoachi et moi-même en Martinique ou encore Elie Stephenson en Guyane. Certes, le sens, étroit, que le père de la Négritude donnait à "Créolité" n'avait rien à voir avec le nôtre, les auteurs de l'Eloge, mais j'avais vécu sa déclaration, largement reproduite dans la presse, comme un véritable coup de poignard. J'enrageais aussi d'avoir concédé à Jean Bernabé cette phrase exaltée de l'Eloge : "Nous sommes fils à jamais de Césaire !".

   Puis, les années passèrent. Les décennies plus exactement. Bernabé continuait à aller voir Césaire à son bureau de la mairie de temps à autre et moi de me gausser de lui : "Le pape du créole va à Canossa ! Passe mon bonjour au pape de la Négritude qui méprise le créole". Le fondateur de Etudes créoles et de la graphie du créole (pour les Petites Antilles et la Guyane) n'en prenait pas du tout la mouche. Il me rétorquait en rigolant : "Sézè sé papa'w !" (Césaire est ton père !). A la même époque, dans les colonnes de l'hebdomadaire ANTILLA, Chamoiseau et moi étions des pourfendeurs réguliers du parti de Césaire, le PPM, et de sa politique que nous jugions "assimilationniste de gauche". Au plan littéraire, la Créolité continuant à connaître un succès à la fois antillais, hexagonal et même international, nos romans étant traduits, outre l'anglais, l'allemand, l'espagnol et l'italien dans des langues "exotiques" telles que le grec moderne, le japonais ou le coréen, et la Négritude n'ayant pas de descendance, hormis quelques épigones dénués de talent, le conflit Négritude/Créolité finit par s'apaiser ou plutôt cessa d'occuper les esprits. Chacun resta dans sa chacunière comme on dit au Québec. Du reste, le Père de la Négritude cessa d'écrire, son ultime ouvrage, Moi, laminaire, étant publié en 1982. Il se faisait d'ailleurs vieux, très vieux, et céda sa place de leader du PPM à Camille Darsières. Tout en continuant à venir le matin à son bureau de l'ancienne mairie.

   Pourquoi me laissai-je convaincre par deux jeunes écrivains martiniquais, Alfred Alexandre et Jean-Marc Rosier, de rencontrer Césaire ? Je n'en sais rien. Peut-être qu'avec le temps, ma colère s'était apaisée. Toujours est-il que ce sont eux qui ont organisé notre première rencontre et j'ignore jusqu'à ce jour comment ils s'y sont pris pour franchir la véritable garde prétorienne qui entourait le père de la Négritude. Cette garde n'aurait jamais accepté que celui qui avait écrit "le seul et unique livre anti-Césaire" (Le Progressiste, organe de presse du PPM) puisse simplement s'approcher de l'homme qu'elle vénérait. Au jour dit, accompagné d'Alexandre et de Rosier, je me rendis, inquiet au possible, au bureau de la mairie. Dès qu'il me vit franchir la porte, Césaire me lança : "Ah, c'est vous, mon p'tit Confiant ? Vous au moins, vous m'avez lu !". Et de me faire asseoir comme si de rien n'était, amical et volubile en dépit de son grand âge. J'en fus stupéfait. Une idée complètement idiote me traversa l'esprit : "Quel beau Nègre ! C'est pas comme nous, les Chabins". Il me demanda alors de venir m'asseoir à ses côtés et non en face de lui. Je découvrais enfin la personne que, dans mon adolescence (années 60), j'avais vu chaque matin passer devant chez moi en costume-cravate à l'arrière de sa DS 19 noire conduite par un chauffeur. La veille, persuadé qu'il me passerait un vatlavé (savon), j'avais cogité pour savoir ce que je pourrais lui sortir d'emblée afin de le désarmer. Ce n'était pas très brillant comme idée ! Elle consistait à lui dire que le Nord-Atlantique de la Martinique était l'épicentre de la littérature martiniquaise : Frantz Fanon à Trinité ; Edouard Glissant et Emile Yoyo à Sainte-Marie ; Jean Bernabé, Raymond Relouzat et moi-même au Lorrain ; Lui, Aimé Césaire et Léonard Sainville à Basse-Pointe ; Tony Delsham à Grand-Rivière. Je n'eus pas besoin d'utiliser ce stratagème-bidon (bidon parce qu'il passait sous silence le Saléen Joseph Zobel, le Pilotin (du Nord) Xavier Orville, les Foyalais Georges Mauvois, Roland Brival et Patrick Chamoiseau, le Marinois Vincent Placoly, les Franciscains Roger Parsemain, Térez Léotin et Georges-Henri Léotin et tant d'autres). Césaire se montra si chaleureux que les bras m'en tombèrent. Il accepta que notre conversation soit enregistrée. Même au moment où nous eûmes un petit début de discorde, lui me lançant "La Créolité n'est qu'un département de la Négritude !" et moi rétorquant "Non, c'est la Négritude qui est un département de la Créolité !".

 

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  Il me parla surtout de ses années d'étudiants à Paris, de sa rencontre avec Léopold-Sédar Senghor à La Sorbonne, de la création de la revue Tropiques sous le régime de l'amiral Robert (guerre de 1939-45), du passage d'André Breton à la Martinique, de son voyage au Sénégal etc..., toutes choses que je connaissais par cœur pour les avoir lues et relues cent fois, mais jamais nous ne parlâmes de politique et il n'évoqua, ni cette première fois ni au cours de nos autres rencontres, mon fameux livre "anti-Césaire". De près, je mesurais l'influence qu'il avait pu avoir pendant près d'un demi-siècle sur ses partisans et repensais à ce mot d'André Breton : "Césaire, magnétique et noir". Il avait une aura tout simplement extraordinaire qui vous enveloppait, même à votre corps défendant comme c'était mon cas. Alors que presqu'une quarantaine d'années nous séparait, je me demandais pourquoi, élevé tout comme moi dans une campagne du nord de la Martinique, lui à Basse-Pointe, moi au Lorrain, communes limitrophes, et provenant d'un milieu social assez similaire, nous étions si différents : lui, profondément français et gréco-latin ; moi, tout aussi profondément créole. Nous avions aussi étudié au même lycée Schoelcher de Fort-de-France où, par la suite, il enseigna un temps et avions fait nos études en France car l'Université des Antilles n'existait pas encore. Pourquoi cette différence qui ne pouvait s'expliquer seulement par la différence de générations ? Je n'en compris la raison que des années plus tard : la génération de la Négritude fut très proche de l'intelligentsia française ou plutôt parisienne alors que la mienne, fascinée par ce que l'on appelait le Tiers-Monde, regardait du côté de Frantz Fanon qui s'était mis au service de la révolution algérienne. Mon diplôme de Sciences-Po en poche, j'avais, pour ma part comme d'autres Martiniquais de ma génération, rallié l'Algérie, une douzaine d'années après l'indépendance du pays, sous le régime du président Houari Boumediene, où l'écrivain martiniquais Daniel Boukman, qui avait refusé de porter les armes contre le peuple algérien, m'accueillit.  

   Au terme de notre première rencontre, Césaire m'offrit, en le dédicaçant, son étude sur Toussaint Louverture (1960) et moi, je lui offris mon récit d'enfance Ravines du devant-jour (1993)Quand il me raccompagna, me prenant affectueusement par le bras, sur le palier de l'étage de l'ancienne mairie où se trouvait son bureau, je compris tout soudain la phrase taquine de Jean Bernabé : "Sézè sé papa'w !".

 

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Commentaires

Choses dites/rappelées de façon incisive + question pendante

Frédéric C.

Samedi 25 juin 2022 - 23:41

L'ouvrage "Une traversée paradoxale du siècle" a probablement choqué du monde en Mque parce que Césaire était, même de son vivant, une espèce d'icône, et ce encore plus au moment où il se retirait progressivement de la vie politique, ce qu'il était en train de faire quand ce livre est paru. Icône a fortiori quand il s'est complètement retiré de la vie politique, après 2002 (fin de son dernier mandat de Maire). A cette période terminale, il était DÉJÀ instrumentalisé politiquement par ses successeurs et épigones... Or, sinpour beaucoup, c'était une icône, qu'écorner même légèrement était un blasphème, une hérésie, un crime. Surtout aux yeux de certains qui, apparemment, ne connaissaient pas grand chose de ses ouvrages et surtout de son parcours politique, formellement sinueux, mais parfois justifié (même s'il s'est pas mal "trompé", quitte à imputer la tromperie à d'autres...).// Donc il ne FALLAIT PAS toucher à une ICÔNE devenue alibi.// Or d'après R.Confiant, il aurait écrit cet ouvrage à 42-43ans (en fin d'ouvrage est indiquée la période d'élaboration). On peut comprendre qu'un militant anticolonialiste de cet âge, impliqué politiquement depuis quelque vingt ans, né peu après la loi de départementalisation de mars 1946, ait éprouvé le besoin de vider son sac face aux atermoiements et moratoires de l'homme se présentant ou se laissant présenter comme le 1er anticolonialiste Mquais du 20è siècle (ce qui est faux). L'ouvrage était essentiellement politique, mais avait sans doute aussi pour l'auteur une fonction cathartique. Ici ce n'est pas péjoratif : on se "lâche" contre celui dont on avait attendu beaucoup... Le discutable dans les attaques dont R.Confiant fit l'objet alors (hormis ce que je dis plus haut), c'est que nombre des critiques contenues dans l'ouvrage avaient déjà été formulées à de multiples reprises. R.Ménil critiquait la négritude césairienne avec des arguments de fond préfigurant parfois ceux de la créolité (cf revue "Action", 1ère série). E.Glissant s'en démarqua assez vite notamment dans ses romans (ça me paraît flagrant dans "Le 4ème siècle"). Daniel Boukman avait publié son "Chant pour hâter la mort des Orphees" au début des 60's (le personnage d'Orphée étant une représentation d'un Césaire bloquant la lutte de libération nationale du vrai peuple Mquais, au profit d'envolées lyriques planant dans la stratosphère). Et les critiques politiques anticolonialistes de la politique de Césaire et de son PPM émanaient de plusieurs organisations anticolonialistes : PCM des années 60 à 80, MIM, CNCP, PKLS, CSTM, GRS, C.O., G.T.A., Cabort-Masson, etc. Rien de tout cela n'était nouveau. Mais c'était compilé, et surtout référencé, avec en annexes des documents dont on se demande si n'importe quel homme de culture européo-centriste n'aurait pas pu les rédiger exactement dans les mêmes termes... Et c'est cela qui emmerdait les adorateurs de Césaire: des preuves de ses erreurs, errements voire saletés délibérés (les coups du "mandat impératif et limite", les atermoiements de Césaire lui-même sur le statut à revendiquer après 1956, le moratoire de 1981, entre autres) sont fournies. /// Ceci posé, c'est vrai que le style très incisif de R.Confiant dans ce pamphlet a dû en agacer plus d'un, moi compris parfois, où je trouvais que l'auteur allait un peu loin. D'autant que, comme indiqué dans l'article mais comme une concession faite à J.Bernabé: c'est VRAI que Césaire est quelque part le Père de tous les Mquais anticolonialistes du 20ème. Sans lui, probablement pas de Glissant, dont pas de "créolité" (stade dialectique postérieur à la négritude, qui était donc "historiquement nécessaire" pour être dépassée) ni de créolisation./// Je ne suis pas sûr qu'aujourd'hui R.Confiant écrirait cet ouvrage exactement dans la même forme, de façon si incisive. Quoi que le texte n'est pas monovalent: l'auteur reconnaît explicitement des valeurs humaines et politiques à Césaire. Ce n'est donc pas un procès à charge. Ce qui est clair, c'est qu'un ouvrage de ce genre était nécessaire pour relativiser un peu l'apport de Césaire, qui n'était pas ce surhomme venant à bout de toutes les embûches et présents dans tous les combats (c'est ce qu'insinuait parfois Darsières, et qui était faux!). Cela n'enlève rien à son apport, mais pour en avoir une idée valable il faut un regard critique. A cet égard, j'ai du mal à suivre Confiant quand il s'en prend au Césaire rapporteur de la loi du 19/3/46. L'idéologie de l'assimilationnisme institutionnel était non seulement dominante en 1946, mais hégémonique : formuler une revendication nationale type "autonomie politique" comme le suggérait M.Thorez aux communistes Mquais de 1946, ça ne serait pas passé dans l'opinion Mquaise : elle voulait avant tout la fin du racisme institutionnel des Blancs et des békés en particulier, et l'application des lois sociales françaises, que le système goubernatorial bloquait... C'est en se rendant compte que ce schéma était une impasse qu'est née l'idée nationale contemporaine dans les 50's via Césaire, C.Sylvestre et quelques autres au PCM...///Autre point : Césaire reste à jamais un éclaireur (même si parfois le chemin indiqué était incorrect); mais on peut se demander pourquoi les sœurs Nardal et Suzanne Roussi n'ont JAMAIS été honorées comme Césaire, ni, par Césaire, mises en avant comme co-fondatrice de la Négritude ? N'y a-t-il pas eu sur ce plan des manœuvres machistes pas très...nettes? Je serais curieux de savoir si des recherches sont entreprises dans ce sens, pour restaurer VRAIMENT le rôle de ces femmes dans le mouvement. Et s'il est avéré qu'il a fait obstruction, tant pis pour l'image qu'il laisserait à la postérité. 

 

 

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