Une journée avec François Léotard

27/04/2023 - 14:24
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Intro

   En 1994, au mois d'avril, je reçois une invitation de la municipalité de Fréjus à venir présenter mes derniers ouvrages à la bibliothèque de la ville. J'ignorais à ce moment-là que celui qui en avait été le maire, puis le député de la circonscription du Var où elle est située, était François Léotard lequel était à ce moment-là ministre de la Défense. 

Texte

   A mon arrivée, je suis donc fort surpris de voir qu'une délégation du conseil municipal m'attend à la descente du train et m'informe que je suis attendu chez François Léotard. Je ne connaissais l'existence de ce dernier que par un article assassin du Canard enchainé relatant sa mise en examen pour avoir agrandi sans permis la terrasse de sa villa qui donne sur la mer. François Léotard et Ysabel, son épouse écrivaine, m'accueillent chaleureusement et après un pot de bienvenue, le premier m'entraîne au premier étage de sa grande demeure. Dans une aile plutôt qui, à ma stupéfaction, ressemble à une bibliothèque. Non pas celle que chacun possède chez soi à savoir une bibliothèque murale, mais une vraie bibliothèque avec des étagères ou des rayonnages qui remplissent la totalité de la pièce !

   Ma stupéfaction sera encore plus grande lorsque mon hôte me montrera comment il avait rangé ses livres : rayonnage "France", rayonnage "Etats-Unis", rayonnage "Monde arabe", rayonnage "Amérique du sud". Et "rayonnage "Antilles" ! Sur ce dernier, il y avait nombre d'ouvrages d'Aimé Césaire, de Frantz Fanon, de Joseph Zobel, d'Edouard Glissant, de Maryse Condé, de Patrick Chamoiseau, d'Ernest Pépin etc...et les miens. François Léotard sourit de ma stupéfaction et me lance :  

   "Glissant est quelqu'un de très profond...Même si je ne partage pas toutes ses idées et ne comprend pas toujours tout ce qu'il écrit."

    A ce moment-là, me reviennent quelques bribes de ce que je sais du ministre de la Défense. Il est le frère de Phillipe Léotard, le célèbre comédien, et surtout il est de droite. Balladurien, me semble-t-il. Il s'étonne de mon mutisme, me croit timide ou impressionné alors qu'au contraire c'est sa sympathie et son extrême simplicité qui me paralysent. Son épouse nous rejoint alors et m'offre un de ses romans dédicacé. Je me détends un peu. Il va être midi et je suis arrivé à Fréjus sur les dix heures et demie ayant oublié de prendre le petit déjeuner. Nous descendons sur la fameuse terrasse où sont déjà attablés quelques membres du conseil municipal. Ca trinque déjà et tout le monde est jovial. Un repas local nous attend : tapenade, tourte de blettes, pissaladière etc...et du vin de Bandol.

    "Je...je ne bois pas d'alcool" avoue-je piteusement.

    "Ah bon, vous êtes musulman ?" rigole François Léotard "Même pas votre délicieux alcool de canne à sucre ?"

    "Le rhum, oui !...Mes arrière-grand-père et grand-père paternel possédaient une petite distillerie dans une campagne de la Martinique. Elle a fermé en 1956."

   Tous les convives s'esclaffent de bon coeur. Il fait grand soleil et nous passons à table. Le bleu extraordinaire de la Méditerranée me fascine toujours autant. Du temps de mes études à Aix-en-Provence, une vingtaine d'années plus tôt, il m'était arrivé d'aller dans les calanques de Marseille avec des camarades de promotion à Sciences Po. J'avais à peine mis un orteil dans l'eau que je m'étais rétracté. Elle était bien trop froide pour l'Antillais que je suis alors même que nous étions au mois d'août. Pendant le repas, tout le monde, à commencer par François Léotard, m'interroge sur la Martinique. Il a l'air d'assez bien la connaître grâce à notre littérature. Tout va bien dans le meilleur des mondes mais je ne peux m'empêcher, discrètement, de jeter des coups d'oeil à la fameuse terrasse illégalement agrandie selon Le Canard enchaîné et qui surplombe la mer. Mon hôte finit par remarquer mon manège.

   "Vous observez l'objet du délit, n'est-ce pas ? C'est surtout la construction du mur d'enceinte qui m'est reproché" me lance-t-il, rigolard.

 

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   Ses conseillers municipaux éclatent de rire. Le repas est excellent et je ne réponds rien, confus que je suis. A vue d'oeil, l'agrandissement de ladite terrasse ne me semble pas si extraordinaire que cela. Quatre ou cinq mètres, pas plus. On revient très vite à la littérature. Léotard est intarissable. Il m'apprend, hilare, qu'il est en train d'écrire un roman dont il est sûr qu'il obtiendra le Prix Goncourt. Son épouse hausse les épaules ironiquement. Elle m'apprend que son mari avait eu la tentation dans son jeune temps d'entrer chez les Bénédictins et surtout qu'il s'était opposé à la guerre d'Algérie, ce qui me rassure. Je redoute, en effet, que l'on apprenne en Martinique que j'avais été reçu à déjeuner chez le ministre de la Défense. J'aurais beau répondre que j'ignorais qu'il avait été maire de Fréjus, que je n'avais fait que répondre à une invitation de la municipalité pour présenter mes derniers livres, mes nombreux ennemis ne manqueraient pas une fois de plus de pointer du doigt.

   A la fin du repas, François Léotard me lance :  

   "Je vais vous faire visiter ce qui fait l'orgueil de notre ville. Les arènes et leur amphithéâtre romain !"

 

3

 

   Et de m'embarquer dans sa voiture une demi-heure plus tard, me présentant son chauffeur qui se montre plutôt froid. Je connais bien ce genre de réaction et j'en souris intérieurement : il m'a pris pour un Maghrébin. Un Marocain sans doute. Les arènes sont parfaitement conservées et pendant la visite, j'apprends des tas de choses intéressantes sur la présence des Romains dans le sud de la France et les traces qu'elle y a laissées. Je sens le moment où François Léotard me parlera de politique. Il voudra sans doute savoir si je suis assimilationniste, autonomiste ou indépendantiste. Or, à aucun moment il n'aborde le sujet. Le soir, je fais ma conférence à la bibliothèque de la ville. Il n'est pas présent. "Déjà rappelé à Paris !" me dit son épouse, "On est ministre ou on ne l'est pas. Ha-ha-ha !". Tout se déroule à merveille avec de vrais amoureux de la littérature.

 

4

 

   Par la suite, je n'entendrai plus parler de François Léotard que par la presse. Plus du tout. Puis, chronique d'une descente aux enfers. Destin fracassé. Affaire Yan Piat. Scandale de Karachi. J'apprends aujourd'hui son décès avec un léger pincement au coeur. Comment un homme aussi sympathique et cultivé avait-il pu en arriver là ? Par ambition politique sans doute car au zénith de sa carrière, les médias lui avaient prédit un destin présidentiel. Au fond, me dis-je, chez tout politique, il faut savoir distinguer l'homme de l'homme public. Souvent l'homme est cent fois meilleur que l'homme public. La politique vous contraint à porter un masque dont il est sans doute très difficile de se défaire.

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